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Reconnexion

VIX Elisa

D’une main experte, Chloé ajusta le masque chirurgical sur son nez. Fixa un instant la femme sans visage qui lui faisait face dans le miroir tout en glissant machinalement une boucle blonde indisciplinée derrière son oreille. Elle vérifia que ses clefs et son gel hydroalcoolique se trouvaient bien dans son sac avant de claquer la porte de son appartement.

Sur le palier, elle appuya avec une certaine répugnance sur le bouton de l’ascenseur. Le concierge était censé le désinfecter 3 fois par jour, mais qui sait quand il était passé pour la dernière fois… Un léger grincement annonça l’arrivée de l’engin. Les portes s’ouvrirent dévoilant une jeune femme un peu boulotte tapie au fond. Un bref instant, leurs regards paniqués se croisèrent au-dessus des tissus bleus qui barraient leur figure. Chloé recula d’un pas et la jeune femme, soulagée, enfonça le bouton de fermeture des portes.

En bougonnant, Chloé s’engagea dans l’escalier. Impossible de respecter la distanciation sociale dans cet ascenseur exigu ! Elle était bonne pour dévaler les 5 étages encore une fois.

Dehors, les marronniers tendaient leurs jeunes feuilles vers un ciel d’un bleu vibrant. Les parterres de fleurs explosaient en bouquets multicolores. Chloé huma une bouffée d’air printanier. À la suite du grand confinement et de la généralisation du télétravail qui en avait découlé, l’atmosphère francilienne s’était incontestablement améliorée. Finis les pics de pollutions, les embouteillages bruyants et malodorants, les gens pressés qui se cognaient les uns aux autres. 

Une vieille dame tirant un caddy la croisa à distance respectueuse tout en lui jetant un regard apeuré. Depuis longtemps les voitures munies de haut-parleurs exhortant la population à respecter les mesures barrières et la distanciation sociale ne circulaient plus dans la ville ; pourtant, constatait chaque jour Chloé avec satisfaction, chacun continuait à garder ses distances, s’écartant ostensiblement du moindre congénère.

La jeune femme s’engouffra dans la bouche de métro. Elle trouva facilement une place assise et isolée dans un wagon. Encore un des bienfaits du télétravail. La ligne 13, autrefois bondée, restait déserte même aux heures dites de pointe. Chloé était elle-même passée à 100 % de travail à domicile. Juste après le grand confinement, il avait d’abord été convenu qu’elle se rendrait une fois par semaine dans ses anciens bureaux. Au bout de quelques mois, cette journée en présentiel avait été abandonnée. Pourquoi se déplacer quand on pouvait tout gérer de chez soi avec le numérique ? Besoin d’une réunion ? Chacun activait le logiciel de visio-conférence et le tour était joué. Un problème avec son ordi ? Damien, du service informatique, prenait la main depuis son appartement d’Aulnay et réparait la panne en moins de deux. La vie sociale se trouvait elle aussi fortement simplifiée grâce aux nouvelles technologies. Quoi de plus facile et sécure qu’un skypapéro le samedi soir ? Finies les heures à s’apprêter, les tabourets inconfortables, la recherche frénétique d’un Uber ou la peur de se faire violer dans le métro en rentrant à pas d’heure… Un Spritz lovée sur son canapé et au dodo. Bien sûr, il y avait le problème du sexe, mais on trouvait sur Youtube d’excellents tutos pour se passer de boyfriend.

À la station Plaisance, deux policiers, arborant masque et matraques, grimpèrent dans le wagon. Tout en continuant leur conversation, ils s’assirent chacun d’un côté du couloir central. La rame s’ébranla, s’éloignant du quai vide aux affiches déchirées. Soudain, Chloé fut envahie par un sentiment de profonde tristesse. Ses doigts se crispèrent sur l’anse de son sac. 

Lors de ces crises, aussi soudaines qu’imprévisibles, mais heureusement de plus en plus espacées, sa poitrine se serrait si fort qu’elle pensait étouffer tandis que les larmes ruisselaient sur ses joues de façon incontrôlée. Dans un effort surhumain, Chloé fixa la nuque du quinquagénaire devant elle et se mit à inspirer et expirer lentement comme le lui avait appris Chris. Peu à peu, l’angoisse reflua.

À Duroc, Chloé descendit de la rame, frictionna ses mains au gel hydroalcoolique et se dirigea vers l’Hôpital. Dans son sac, son téléphone émit 2 petites sonneries brèves. Chloé ne se donna pas la peine de le consulter ; elle savait que le gouvernement lui rappelait son rendez-vous.

Chloé passa le portique de l’établissement hospitalier sous les yeux d’un vigile morose qui inspecta son sac en respectant la distanciation sociale. La jeune femme entra dans un bâtiment vieillot, descendit un escalier, parcourut un couloir puis s’arrêta devant une porte. Elle marqua une pause, prit une longue inspiration avant de pousser le battant sur lequel on avait collé une feuille de papier indiquant : 

Atelier de reconnexion sociale

Après le grand confinement, le gouvernement avait considéré les bienfaits de la distanciation sociale. La préconisation du prolongement de cette mesure permettrait de prévenir, ou au moins d’aplanir, les épidémies de grippes ou de gastro-entérites saisonnières. Les urgences ne déborderaient plus et les soignants arrêteraient de chougner. Déjà qu’il avait fallu revaloriser leur salaire compte-tenu de leur comportement héroïque lors de la grande épidémie… On avait donc enjoint la population à continuer de garder ses distances (1 mètre minimum). De plus, des masques avaient été distribués dans chaque foyer. Et les Français, peuple indiscipliné et tapageur s’il en était, kiffaient la distanciation sociale. Les réunions de famille s’étaient faites rares, les restaurants pleuraient, les cinémas avaient condamné un siège sur deux, même les stades de foot s’y mettaient… De nouveau, la méthode avait rencontré un grand succès, le nombre de morts de la grippe passant sous la barre des 500 à l’hiver 2021-2022. Les accidents de la voie publique étaient également en chute libre. Les médecins chefs de service avaient arrêté de menacer de démissionner à tout bout de champ. L’avenir s’annonçait rose dans une France si ce n’est apaisée, du moins aseptisée.

Hélas, quelques années plus tard un autre signal fut identifié par les épidémiologistes. Une nouvelle affection menaçait de dévaster le pays. Des suicidés par centaines venaient engorger morgues et urgences. Arme à feu, pendaison, cachets, veines tailladées, accident de voiture, défenestration, les patients rivalisaient d’inventivité pour se donner la mort. Les hôpitaux croulaient sous les lavages d’estomac, les chirurgiens ne savaient plus où donner de la tête, les pharmacies étaient en rupture de Lexomil. Les taux de mortalité s’avérèrent vite effrayants. Et, plus grave, le virus semblait contaminer le corps soignant à vitesse grand V.

Alors que la grande épidémie avait décimé les anciens, celle-ci tuait millenials et trentenaires par centaines.  Les jeunes tombaient comme des mouches, c’était une vague nouvelle, ou plutôt une éruption dont l’épicentre était la capitale et qui avait contaminé les grandes villes. Lyon, Lille, Strasbourg, Nantes, Bordeaux… tombèrent. Seuls les méridionaux semblaient résister à l’hécatombe.

Face à l’urgence de la situation, et comme c’était désormais la tradition, le gouvernement réunit un conseil scientifique. Les pontes bataillèrent pendant plus d’une semaine. La guerre des idées faisait rage, les écoles se déchiraient. Finalement, une sorte de consensus émergea : les jeunes étaient des fainéants, ils n’avaient même plus le courage de vivre. 

Contre toute attente, le diagnostic se heurta à une fin de non-recevoir présidentielle. Remettre la France au travail, il avait déjà donné. Traverser la rue, tout ça… Les gens n’avaient rien compris. Les ploucs s’étaient rassemblés sur les ronds-points et sur les Champs Elysées ; le cauchemar avait duré un an et demi. Non que les chercheurs continuent à chercher, ils étaient là pour ça. D’ailleurs depuis la grande épidémie, leur budget avait été augmenté, qu’ils ne l’oublient pas.

C’est alors que Meyer, un éminent sociologue tapa du poing sur la table. Le coupable, l’assassin de toute une génération, le serial-killer invisible, c’était la distanciation sociale. L’homme est un animal social, bordel ! tonna-t-il des tréfonds de sa barbe fournie. Il a besoin de se rassembler, de se palper, de se humer les aisselles. Une lueur s’alluma dans l’œil bleu du président. La distanciation sociale ? Voilà un accusé qui n’allait pas ruer dans les brancards. Mais comment revenir en arrière après avoir seriné aux Français pendant 3 ans de se méfier de leur concitoyen comme de la peste ? 

On pourrait faire un spot télé avec Mbappé et Maître Gims, proposa le premier ministre -Maître Gims était le rappeur préféré du président-. Et si on ramenait la distance réglementaire entre individus à 90 cm, puis à 85 ? s’enthousiasma le garde des sceaux. Le ministre de la santé ricana ; la mesure se révélerait difficilement applicable, les policiers réclamant à corps et à cris des mètres qui leur étaient sans cesse promis et jamais fournis, les fabricants se trouvant en Chine et les gardant pour eux – Le ministre de la santé n’avait toujours pas digéré les accusations d’incompétence à son encontre lors de la grande épidémie, au cours de laquelle, faut-il le rappeler, les médecins et infirmières libéraux étaient partis au front sans masque – . Et si on produisait des gels hydroalcooliques parfumés à la Lavande, susurra la porte-parole du gouvernement s’attirant des regards ou l’incrédulité le disputait à l’atterrement. 

Affligé par tant de bêtise, Meyer secoua sa barbe fleurie. Non, il fallait combattre ce fléau du vingt et unième siècle avec des armes du vingt et unième siècle. Dans un premier temps, il fallait identifier les individus à risque de suicide. On pourrait utiliser Rex, le logiciel traqueur qui nous a servi à fliquer les personnes contaminées lors de la grande épidémie, jubila le ministre de l’intérieur. D’accord, fit le président de sa voix fluette. Et ensuite ? Ensuite ? Meyer posa ses grosses paluches à plat sur le bureau du président et planta ses yeux noirs dans les siens. Ensuite, on les rééduque. D’accord, approuva le président, je vais faire une allocution.

Aussitôt, un nouveau comité scientifique dirigé par Galloni, la célèbre et très médiatisée psychologue comportementaliste, fut charger de mettre en place, en un temps records, tant la situation sanitaire se dégradait, 200 ateliers de reconnexion sociale à travers tout le pays.

Chloé se dirigea vers son casier, y déposa son sac, et, non sans fierté ôta son masque. Il lui avait fallu 20 séances pour se débarrasser du bout de tissu pendant les ateliers. Elle avait été chaudement félicitée par Chris ; certaines personnes mettaient plus de 50 séances avant de se dévoiler.

Cinq mois plus tôt, Rex avait identifié Chloé. Aussitôt, la brigade anti-suicide s’était rendue chez elle pour sécuriser son appartement. Les fenêtres avaient été condamnées, les couteaux confisqués ainsi que ses lacets et ceintures. Chloé fut black-listée chez tous les pharmaciens de France et de Navarre. Chaque jour, elle devait se connecter sur le site « Vivre, c’est mieux » pour discuter avec un Chatbot qui lui demandait, sur une échelle de 1 à 10, comment elle se sentait. Chloé avait rapidement compris que répondre 2 n’était pas une bonne idée… D’autre part, si elle était de nouveau autorisée à prendre le métro, c’était uniquement parce que la RATP avait enfin terminé de sécuriser tous les quais avec des panneaux de plexiglas.

Des yeux, Chloé fit le tour de la pièce plongée dans la pénombre. Des enceintes diffusaient un bruit de cascade apaisant. En catastrophe, l’hôpital avait alloué cette salle, enfin cette cave, à l’atelier de reconnexion sociale Paris sud. Chris s’était donné beaucoup de mal pour le rendre chaleureux, décorant les murs sales et les chaises en skaï de tissus chatoyants. D’une main gracieuse, elle leur demanda de prendre place. Obéissante, Chloé s’assit en face de son binôme, Benjamin. Elle constata ave un certain malaise que Chris avait encore rapproché les sièges si bien que ces genoux effleuraient presque ceux du jeune homme.

Lorsque tout le monde fut installé, la voix sucrée de Chris s’éleva dans la pénombre. Je suis au regret de vous annoncer que Léa ne viendra plus à notre atelier. Un murmure s’éleva dans l’assemblée, chacun comprenait la signification de cette annonce. Nous avons perdu l’une des nôtres, continua Chris, mais il faut continuer à nous battre. Car je sais que vous pouvez y arriver. Ensemble nous aplanirons la courbe ! Les participants approuvèrent. Chloé leva timidement les yeux vers Benjamin. Elle n’aurait su dire si le jeune homme la regardait ou non, son œil droit étant affligé d’un fort strabisme divergeant. Son binôme souffrait en outre d’un surpoids conséquent, essentiellement localisé au niveau de son abdomen qui reposait sur ses cuisses comme un animal docile.

La séance se déroula normalement. L’un des exercices les plus difficiles constituait à serrer brièvement la main de son partenaire sans se précipiter sur son gel hydroalcoolique. On déplora 2 ou 3 accès de panique, vite contenus par Chris.

À la fin de l’atelier, alors que les participants se dirigeaient vers la sortie, Chloé entendit son prénom résonner dans son dos. Chloé, Benjamin, restez, s’il vous plait. La jeune femme sentit son cœur battre à tout rompre dans sa poitrine. Je pense que vous êtes prêts, murmura Chris en s’approchant d’eux. Chloé crut qu’elle allait se liquéfier sur place. Prêts pour… Chris approuva d’un mouvement du menton. Prêts pour l’exercice ultime, le juge de paix : la grande embrassade. 

Non, elle n’était pas prête ! Elle n’en aurait jamais la force. Chloé jeta un regard paniqué à l’animatrice. Celle-ci inclina la tête avec un sourire rassurant. Je ne te le demanderais pas, si je ne t’en croyais pas capable, garantit Chris. 

Chloé ouvrit les yeux. Benjamin se tenait devant elle, avec son regard indéchiffrable, sa panse démesurée. Ni amical, ni malveillant, juste là, devant elle. Un humain, comme elle. 

Alors, sans réfléchir, Chloé se jeta contre la masse molle et chaude qui l’engloutit tout entière. Les bras de Benjamin se refermèrent sur elle. Chloé frotta sa joue sur l’épaule devenue accueillante, huma à pleine narine l’odeur un peu animale derrière celle du savon. Son esprit lâcha enfin prise, ses défenses s’effondrèrent tel un château de cartes. Un sentiment de plénitude la traversa comme une vague. Son pouls ralentit, se cala sur celui de Benjamin. À l’unisson.

Biographie

Elisa Vix est tombée dans l’écriture par amour de la lecture, et aussi un peu par défi. Son dernier ouvrage Elle le gibier relate un cas de harcèlement moral dans une entreprise de sous-traitance, l’occasion pour elle de dénoncer l’inhumanité croissante du monde du travail.

Elisa Vix a 52 ans, elle vit en région parisienne. Parallèlement à son activité d’écriture, elle exerce la médecine vétérinaire et rédige des articles pour des sites de santé.