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Monde d'avant vu d'après ou l'inverse Texte NumériqueUtopie

Aires (Dies Irae)

MALTE Marcus

ou

La vie des gens avant le Jour d’Après

*

  « C’était l’ère du bit – ô sacré bit – et de sa grotesque et profuse engeance. Des multiplets à satiété : par kilos, par mégas, par gigas, par téras. Pauvre pauvre petit code binaire. Femelle 0 et mâle 1. Imaginez un instant ce malheureux couple s’efforçant de garder dans les ranks ses innombrables rejetons, ceux-ci n’étant chacun ni plus ni moins que le copycol de l’une ou de l’autre, son reflet à l’identique et strictement reproduit en une suite à la perspective infinie. Quelle vertigineuse, quelle implacable mise en abyme ! 0 ou 1 : pas d’autre valeur. Pas d’autre alternative. Tous réduits au néant ou la plus simple unité. Tous condamnés à la nullité ou à la solitude. Quelle misère ! Oui, chers fellowers, c’était l’ère des premiers descendants de l’auguste DOS : MS-DOS, DR-DOS, SACER-DOS, CRA-DOS et j’en passe. Nous avions là les prémices des prémices. À présent des vestiges. Des restes. Un amas de vieux OS dédigitalisés, exhumés des abîmes du primware. DinOSaurus numericus… adiOS ! Qu’ils reposent en paix dans la mémoire morte et le cœur fier des cartes mères !

  Triste sort que le leur. Le nôtre était-il plus enviable ? Je vous pose la question. Et quand je dis « le nôtre », j’entends évidemment celui des dignes représentants de la FORTY SIX COMMUNITY. Les nobots. Hémos et carnés, garantis sans silicium ajouté. Je parle des porteurs de ce fameux génome dont nous sommes les héritiers. Je parle de nos ancêtres. Et par conséquent, je parle aussi de vous. De moi. De nous tous ici – le grand Raz reconnaîtra les siens !

  C’était l’ère, sachez-le, de la procréation dite naturelle. Accopulence libre. Calink organique. Gésine incontrôlée. Excepté dans certaines zones rouges, on se multipliait à l’envi. Sans mesure, sans restriction. Coït ad lib. Mâle comme femelle. Ça ne vous rappelle rien ?… Mais si ! Le bit model : reproduction exponentielle et infinie. 0 et 1. Elle perpétuellement 0pen comme la bouche d’un fischat qui s’asphyxie, et lui 1flexible, raide, dressé en permanence tel le totelisque de la place du Jour d’Après. Aussi pitoyables qu’obscènes ! 

  C’était l’ère de l’individu. L’egoprime au paroxysme. Moi exclusif. Unité centrale. Un + un + un + un… qui jamais ne font somme. Les hommes toujours au singulier. Chacun farouche gardien de sa propre prison (single cell, single cell, ils chantaient !) Chaque partie se prenant pour le tout, et le tout pris pour entité négligeable.

  Et quoi encore ? Ceci : c’était l’ère du labor généralisé. À l’échelle universelle. Esclavail pour tous ! Cette punition que nous réservons à nos pires déviants était pour eux un but, une quête, un upgraal suprême. Ils en voulaient. Ils en demandaient et redemandaient. Avec quelle aviddicté ils le recherchaient ! Pas de plus puissant motif d’efforts et de sacrifices et de compromissions. C’était, je dirais même, l’un des fondements de leur ecosyst. Le monde à l’envers. Ils donnaient volontairement (volontairement !) la part la plus précieuse de leur temps, de leur matière grise, de leur sueur, et ce en troc de quoi ? De gages ! Un tribut qu’ils appelaient  « salaire »… Ah ! Je vois que le terme vous tritille l’oreille. En effet, c’est bien là l’origine de « sale aryé », injure dont vous usez et abusez sans discerne. Simple distorsion sémantique – un peu d’estymologie au passage ne vous nuira pas. Mais cette ordure langagière serait-elle l’ultime abatar que nos ataves nous ont transmis ? Hélas, non. Ils nous ont légué bien pire.

  Connaissez-vous le vent ? La pluie ? Avez-vous jamais senti la douce caresse de la breese sur votre dermablist ? L’odeur de la luze après l’averse ?… Légendes que cela, vous pensez. Fables et fairytés. Poérésie mythonée par les jolikers de la Faktory ! Détrumpez-vous : cela a existé. Je n’ai, moi non plus, ni connu ni senti. Mais je sais. Dans les limbes je l’ai trouvé. Je l’ai vu !

  J’ai vu, mes chers pupiles, les verts feuillages frissonner sous les doigts suaves du zéphyr. J’ai vu tournoyer dans le ciel des myriades de flocons plus légers que des cils. J’ai vu la banquise étoilée resplendir sous la lune, ses billions de cristaux scintillant comme des lampyres dans l’obscur miroir des eaux. J’ai vu la mer immense, les océans, le bleu limpide ou le gris anthracite selon que les flots berçaient sur leur dos d’indolentes et graciles voilures ou déchaînaient leur furie dans une déferle de houle, de crêtes, de vagues sauvages, de monstrueux rouleaux. J’ai vu la blanche écume venir doucement lécher le rivage et mourir dans la langueur d’une dernière étreinte avec le sable chaud… Ne me regardez pas avec ces loops de lump ! Non, je n’ai pas complètement débooté ! J’ai vu, vous dis-je. Et vous verrez aussi, pourvu que vous ratisiez votre flemme. Mais ce que je veux vous signifier, c’est que nous pourrions y goûter pleinement, sensiblement, réellement. Ex cybero sum. Nous pourrions, ici, maintenant, en profiter en toute substance et tangibilité. De tout cela il nous serait possible de faire par nous-mêmes l’expérience… si nos prédécesseurs ne nous en avaient pas dépossédés !

  Car ce sont eux, par-delà les mil et les cent, qui nous en ont privés. Causes et infects. Cette glasserre où nous évoluons, c’est à eux que nous la devons. L’airsatz que nous respirons, le proxygène qui brisse nos poumons : à eux ! Par leur insouscience meurtrière ils nous ont contraints à demeurer sans fin sous une cloche étanche (jungle bell, jungle bell, n’était-ce pas plutôt cela qu’ils chantaient, les scélérats ?) Et nous voici calfoutrés dans notre sépulcre ioneutral et immune – bulleshic ! – réduits à contempler au-dessus de nos crânes les nues saturées de polluen humanicide. Lésés. Stoliés. Le ciel et les astres à portée de mains, mais hors d’atteinte. Comment ont-ils pu nous faire ça ?

  C’était l’ère de l’énergésie insensée. Atome et carbone : les deux mammes de leur funerium. D’un côté les isotopes et nucléides, de l’autre un ramassis de combustibles fossiles – c’est le mot ! Mix délétère, létal à long therme. Autant leur mode de reproduction se voulait naturel, autant leur mode de carburation était tout le contraire : double preuve d’une même inconséquence. Avec quelle arrogance ils ont décortiqué les noyaux et prillé la croûte ! Fission, fusion, pression, scission, extraction, décoktion. À fond les joules ! Ils ont départiculé sans scrupules, ils ont fissuré la matière, ils ont laissé crever l’ozone. Irresponsables et culpables. Ils ont joué et nous avons perdu !

  Je pourrais continuer longtemps ainsi, à numérer les désaxes et déraisons de nos hérédites. Éloquer leur foi aveugle en un concepteur ubique et absolu – une sorte de supotentat céleste puissance gogol – ou leur démocratophobie currente, ou leur belligérance endémique, ou tant d’autres tares encore. Mais j’en vois certains ici qui barbâillent et soupissent déjà, aussi je m’en vais clore ce préambule par un sujet plus égayant : une énième avarire de nos aînés, qui devrait réactiver vos cerveaux larvés.

  Apprenez donc, juvides et nubies, que c’était l’ère de ce que je me suis permis de dénommer : le vroum-vroum. Qu’est-ce que cela ? C’est le bruit – approximatif, je l’avoue – que produisait un véhicule automobile. Car cette gente-là, figurez-vous, roulait. Avec des roues, oui ! Stupéfiante découverte : la roue tourne, et nous avec ! Oh là là ! Révolutionnaire, n’est-ce pas ? Je ne canule pas, je vous assure : ils roulaient. Roulerouleroule maboul ! Et partout proliféraient de ces engins mécaniques, pullulants et noisifs, auxquels ils vouaient un véritable culte, et dont ils faisaient non seulement un usage pratique, pour se transférer, mais également une source d’orgueil (caravanité) ou de honte parfois (carabosse et carapate), en tout cas un instrument de valuation primordial dans l’échelle sociale, voire – le croirez-vous ? – un objet d’admiration purement esthétique : une œuvre  d’art !

  Riez, riez, je vous l’octroie. Mais ne perdez pas de vue, encore une fois, que tout cela est vrai. C’est une histoire d’un autre temps. Un temps passé. Un temps défunt. Mais un temps réel. J’insiste. Ni conte ni false. Ni débilevesées. Cela a existé. Comme le vent, comme la pluie. Ô splendeur, ô infamie de nos aïeux. Maillon tors dans la longue chaîne des FORTY SIX. Flame dévastatrice dans la Communauté. Nobots destroys. Tels des trolls ils vécurent, néanmoins ils vécurent, on ne peut le leur ôter.

  Que chacun d’entre vous sache d’où il vient et à quoi il a échappé !

  Ainsi vivaient les êtres de notre espèce en ces temps reculés – mais pas si reculés lorsqu’on y songe. Une ère que je considère comme le début de la fin. 

  Ainsi vivaient-ils. 

  Ainsi étaient-ils. 

  Et si de prime abord vous n’en comprendrez pas l’idiome, ni les us, ni les agissements, j’ai bon espoir que vous en percevrez tout de même l’essence (vroum-vroum !) 

  Voici leur âme : saisissez-la.

  Le moment est venu, mes chers bichelors. Nous y sommes. Le portail va s’ouvrir. En guise d’attise, laissez-moi vous offrir cet exergue extrait d’un cahier – ils appelaient ça : « journal intime » – de l’un des protagonisants de notre histoire. Le voici :  

CAHIER MAUVE 

01/05/2020

On y perd l’innocence. On y perd la virginité. On y perd l’émerveillement. On y perd la foi. On y perd courage et envie. On y perd grâce et beauté. On y perd ses forces. On y perd ses dents. On y perd la face. On y perd la vue. On y perd la raison. On y perd la mémoire. On y perd connaissance. On y perd toutes ses facultés. On y perd son chemin. On y perd son temps. On y perd ses illusions. On y perd l’espoir. On y perd pied. On y perd la tête. On y perd la vie.    

Et qu’est-ce qu’on y gagne ? 

Alors ?… Ça promet, non ? »

Biographie

Je suis né en 1967 à la Seyne-sur-Mer, et j’y suis resté. Devant la mer.

J’ai fait des études de cinéma, mais ça n’a pas trop marché.

J’ai fait un peu le musicien, mais ça n’a pas trop marché.

Aujourd’hui j’essaie d’écrire des histoires. On verra.