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Dans la maison des hommes

ZABKA Camille

Pendant l’écriture de mon premier roman Celle qui attend, qui raconte une incarcération à la maison d’arrêt des hommes de Fleury-Merogis, j’ai été invitée par le centre scolaire de cette prison, pour mener auprès de quelques détenus un atelier d’écriture, avec un thème imposé : la fraternité. Les étudiants ont eu du mal à se saisir de ce mot. Avec Ada*, l’enseignante de littérature qui m’accueillait dans ses cours, nous avons pris des chemins détournés pour les amener à l’écriture. Nous avons un temps oublié la fraternité pour travailler sur l’utopie, ce lieu non-lieu, à la fois proche et lointain, ce lieu des possibles et des colères, enfermant et libérateur. Ils ont écrit. Et, alors que nous le pensions mort et enterré, ils ont même accueilli le mot fraternité, qui d’abord les avait fâchés. L’utopie mène à tout. 

Je ne sais pas bien parler d’utopie ou de dystopie, mon écriture se nourrit surtout du réel, du concret, du présent. Lorsque le réel devient trop violent ou bouleversant, j’écris sur lui, je le saisis, je l’enferme pour pouvoir le questionner à loisir. Après la sortie de mon roman, certains lecteurs m’ont reproché d’avoir raconté des choses peu vraisemblables sur la prison, car dérangeantes et inhumaines. Pourtant tout est avéré. Mon roman est « tiré de faits réels », comme on dit. Alors j’ai pris l’habitude de leur répondre, que parfois la réalité dépasse la fiction et produit ses propres dystopies. 

Après chaque atelier d’écriture à Fleury, j’ai éprouvé le besoin d’écrire. Pas pour le roman, déjà presque terminé à l’époque, mais pour moi. Pour ne pas oublier l’in-croyable, pour me souvenir que notre société produit des lieux comme ça, cachés du reste du monde, des ilots, des forteresses, des maisons qui dans les romans pourraient être des dystopies. 

Voici quelques-uns des textes que j’ai écrits. 

*Tous les noms et les prénoms ont été changés 

RESSORTIR 

La première fois, je n’en mène pas large. Ecrire sur la prison, se documenter sur les conditions d’incarcération en France, écouter des témoignages, tout ça ne prépare pas à la rencontre avec le lieu lui-même, qui, quand on l’embrasse du regard, ressemble à une ville fortifiée, inquiétante et sombre. 

Il m’a fallu trouver le bon parking, l’entrée, présenter l’autorisation d’accès et ma carte d’identité. 

Une peur venue de l’enfance me saisit, la première fois. 

J’entre et la forteresse devient une ville aux rues désertes et sales, où retentissent des voix d’hommes sans que jamais on ne voie qui parle. Il y a aussi un bruit incongru, à intervalles réguliers, et qui vient des toits. C’est un enregistrement de cris d’oiseaux, destinés à faire fuir les pigeons. Echos stridents d’une nature refoulée aux portes de la maison des hommes. 

La responsable du centre scolaire m’attend de l’autre côté de l’entrée. Nous contournons le bâtiment de l’accueil, dépassons les bâtiments tripales, en forme de panoptique, spécifiques à cette maison d’arrêt. Nous entrons dans le bâtiment D3. J’apprends les mots « blocage », « mouvement », « quartier spécifique » … Je regarde le jeu des grilles et des portes. J’écoute le bruit des trousseaux. J’ai beaucoup imaginé la prison pour mon roman. A l’intérieur, j’ai cette impression étrange d’un lieu familier, mais que pourtant je ne connais pas. Il me semble que certains cauchemars parfois laissent cette sensation-là. 

Le centre scolaire est tout en bas, presque en sous-sol. Des ouvertures étroites et longues, en haut des murs, laissent voir les pieds des détenus à la promenade. La cour est recouverte de neige. Les hommes sautillent dans leurs pantalons légers et leurs baskets. Je ne vois pas leurs visages, leurs jambes seulement. Un chat miaule dehors et vient coller son corps grassouillet aux barreaux de la fenêtre. Le plafond suinte. Un surveillant me propose de visiter le centre scolaire. Les murs sont recouverts d’à-plats de couleurs de tailles et de formes diverses. « Une œuvre des élèves d’arts plastiques ». La bibliothèque ne ressemble en rien à ce que j’avais imaginé. Les détenus s’y retrouvent par petits groupes pour discuter bruyamment. Le temps ralentit. Il fait chaud. La responsable du centre sourit et secoue la tête quand je lui demande s’ils ont un endroit pour prendre l’air. 

-Il faudrait ressortir, refaire tout le chemin inverse. On apprend à travailler enfermés, nous aussi. 

J’entends les cours, qui se déroulent parfois dans l’agitation. Je regarde les murs colorés, j’écoute les bruits du dehors et du dessus. Je respire profondément, mais l’air est étouffant. Et je ne pense bientôt plus qu’à ressortir. 

A 16h30, le centre scolaire ferme. La responsable a encore du travail, elle me demande si je vais réussir à trouver la sortie. Avant de partir, je remarque au sol une croix et le dessin d’un œil. Je place mes pieds sur la croix et je lève les yeux. Les traces colorées sur les murs s’assemblent comme par magie et forment un mot. C’est une anamorphose que les détenus ont peinte. Un mot que les murs gardent secret. Un cri. LIBERTE. 

A LA SANTE 

Aujourd’hui, Guillaume* est parti. 

Les surveillants ont ouvert la porte de la salle de cours et ils ont dit : 

-Monsieur Margelino*, vous venez s’il vous plait. 

Il s’est mis à transpirer. Il était en t-shirt, les bras nus, alors qu’il faisait froid dans la salle. Le long de la veine du bras gauche, des stries rouges. Rapprochées, régulières. Elles ressemblent à ces petits bâtons tracés sur les murs des cellules, pour marquer les jours qui passent. 

Il portait atteinte à sa santé, m’ont dit les autres après. 

Aujourd’hui, Guillaume est parti. 

-Suivez-nous, avec toutes vos affaires. Vous êtes transféré aujourd’hui. A la Santé. 

Il s’est levé. 

-Ben voilà. 

Les autres se sont levés à leur tour, ils ont tâché de le rassurer. 

-Tu vas voir la Santé, c’est mieux qu’ici, c’est tout refait, y a même le téléphone, il parait. 

-T’inquiète pas. 

-Prends soin de toi. 

Guillaume a passé le dos de sa main sur son front puis ses doigts dans ses cheveux. Ses yeux indisciplinés et graves se sont posés sur nous, un instant. 

Il nous a serré la main. 

-Ben au revoir, alors. 

Aujourd’hui, Guillaume est parti. Juste au moment où il avait commencé à écrire. Il m’avait toujours bouleversée par sa manière bien à lui de lire les textes et de s’indigner. De réagir à chaud, à peine la lecture terminée. Par sa manière de refuser l’écriture, aussi. Aujourd’hui, l’enseignante de littérature leur avait proposé de travailler sur les « Strophes pour se souvenir ». Il a levé la main pour lire le texte, il a tronqué les vers, buté sur « de nuits hirsutes » et « Erivan ». Mais à la fin du poème, sa voix a ralenti. Il a lu « vingt et trois », il s’en est saisi avec une infinie délicatesse. « Vingt et trois ». Ma gorge à moi s’est serrée. 

Aujourd’hui Guillaume est parti. Il m’avait toujours fait un peu peur. Surtout cette fois, où le surveillant avait passé la tête pour nous dire qu’un blocage était en cours. 

– Personne ne bouge, ni ne sort. 

Il y avait du grabuge dans le couloir. Des bruits de pas, de talkie-walkie. Nous étions seules, l’enseignante et moi, enfermées là avec nos étudiants. 

Aujourd’hui Guillaume est parti. Il nous a serré la main. Il a dit, comme pour s’en convaincre : 

-Là-bas, je serai mieux, c’est sûr. 

Un détenu a secoué la tête en signe d’encouragement. 

-Là-bas, peut-être que j’aurai enfin des lunettes. 

Il a lancé sur nous ses yeux capricieux, qui jamais ne nous regardaient tout-à-fait. Ses yeux qui parfois se plissaient devant un texte pour n’être plus que deux fentes étroites. Alors j’ai compris qu’il ne voyait pas bien ou pas grand-chose. Il attendait des lunettes. 

Très vite, on s’imagine des histoires sur ces hommes dont on ne sait rien. Peut-être avait-il été arrêté sans ses lunettes, surpris dans son sommeil, qui sait, et enfermé là, bigleux, myope. Louche. J’ai pensé ça fait quoi d’être dans cette grande forteresse et de ne rien y voir. Et j’ai pensé cauchemar. 

Aujourd’hui Guillaume est parti, transféré d’un coup. Le surveillant a ouvert la porte et quelques secondes plus tard, il n’était plus là. Il a salué ses compagnons, ceux qui toujours parvenaient à le calmer, lorsqu’il s’emportait pendant l’atelier. Sans lui couper la parole, sans se fâcher à leur tour. 

-Tu permets que je revienne sur ce que tu viens de dire ? 

-Que je réponde ? 

-Guillaume s’il te plait, on ne s’entend plus. 

Et lui toujours présentait ses excuses. 

Aujourd’hui Guillaume est parti. Je me souviens qu’il avait accroché sur son t-shirt une feuille de papier, la première fois que nous nous sommes rencontrés. 

« Je suis innocent, ok ? » 

Un bruit de papier froissé pendant toute la première séance. 

Il est parti et je ne sais comment raccrocher le fil de l’atelier. Mes exercices d’écritures me semblent déplacés. Mais les étudiants s’appliquent. Il en reste cinq. Ils écrivent. Ils ont l’habitude, eux, de perdre leurs compagnons d’infortune. La porte s’est ouverte et refermée. Il a levé en l’air son bras gauche mutilé. Il est parti. 

Guillaume a laissé sa feuille de brouillon sur la table. Les lettres sont larges et maladroites. L’écriture de quelqu’un qui n’y voit rien, je pense. L’écriture d’un homme aux yeux capricieux. Graves et indociles. Comme lui. 

FRATERNITE 

Ada entre dans la salle de cours et serre la main de tous les étudiants. C’est la quatrième séance d’atelier d’écriture. Elle a préparé un cours sur la « fraternité » dans les grands mythes littéraires. Elle commence par les luttes fratricides, parle aussi de la fraternité par les armes, de Césaire et Senghor et puis nous terminons avec une nouvelle de Chimamanda Ngozi Adichie, Une expérience intime. Les étudiants sont rassurés, la fraternité existe. Parfois. Dans la littérature, du moins. 

Pour lancer l’atelier d’écriture, je leur propose quelques exercices avec des citations des textes que nous venons d’étudier, des tableaux, des photographies. Certains s’y mettent timidement, d’autres noircissent les pages de leurs petits cahiers de brouillon que la prison distribue à chaque étudiant. Ils écrivent petit, pour les faire durer le plus longtemps possible. Un détenu dessine. Je les observe. 

J’aimerais savoir pourquoi ils sont là. 

Quand je demande à un étudiant pourquoi il n’écrit pas, il me répond : 

-Je revois ma famille samedi, pour la première fois depuis que je suis enfermé ici. J’ai l’esprit bien trop occupé à autre chose. 

Je lui dis que ce n’est pas obligé. D’écrire. 

– Le prochain atelier, promis, j’écrirai. J’ai plein d’idées, en plus. Aujourd’hui non. 

Pour les mettre à l’aise, je leur annonce que je vais écrire moi aussi, sur la fraternité. 

Ils discutent entre eux, à la fin du cours, en attendant que les surveillants viennent les chercher pour les ramener dans leurs cellules. 

-Tu devrais écrire sur ton groupe de bikers. 

– Et toi, tu vas écrire sur quoi ? 

-Sur mon frère. 

-Moi, j’aime la phrase du livre de Laurent Gaudé : le truc avec la menthe. 

– « La menthe du jardin de ma mère était la meilleure du monde. » 

-Oui, c’est ça. C’est beau, ça. 

Je les écoute se parler avec calme, quand tout autour appelle à la rage et à l’indignation. Je les vois retenir un peu de ce temps hors de la cellule, dérober quelques minutes précieuses à parler, à échanger. Quelques instants de fraternité. 

Alors je comprends sur qui je dois écrire, pendant cet atelier, je comprends quel sera mon sujet : ce sera eux. 

Camille Zabka

Biographie

Camille Zabka est professeure de Lettres modernes. Avec Celle qui attend (éditions de l’Iconoclaste) elle signe son premier roman. Il est inspiré d’une histoire vraie. Celle qui attend est sélectionné pour le Prix Amila-Meckert.