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De l’envers des lisières, Une science-fiction

TINCELIN Adel

[Avril 2020]

Les pronoms « ul »/« uls » sont celles majoritairement utilisées dans l’Après, les accords considérées dans l’Avant comme féminines, ayant été déclarées génériques. Après discussion entre Métamorphes, la choix de « ul » s’est en effet imposée comme évidente dans une monde désormais non-binaire et comme une manière délicate de ne donner raison à aucune des anciennes genres, la conservation de l’ancienne féminin pour les articles et accords venant acter la prise de conscience collective des millénaires d’oppression de la masculin sur la féminin.

Quelle naïveté et quelle persévérance avaient eu les humaines ! Cette naïveté est si loin derrière aujourd’hui que je parviens à peine encore à en goûter la saveur évanescente. Quand je pense à ce qui nous attendait ! Rien n’aurait pu nous y préparer, pas même la décennie précédente de la Grande Déconditionnement. 

Je me souviens pourtant la joie que j’avais éprouvée à cette époque quand j’avais compris que toutes allaient y passer : que rien n’arrêterait plus la Terre. Que toutes les humaines qui s’accrochaient encore à leur genre, leur race, leur fonction, leur classe – leur humanité en général – allaient devoir baisser les armes et grandir. 

Ma métamorphose, je l’avais commencée quelques années plus tôt, avant les trois Grandes Confinements et les débuts de l’Après, par une grossesse suivie d’une transition de genre. Rétrospectivement, tout fait sens, bien sûr, mais sur la moment, ces premières secousses sismiques m’avaient transformée à la plus profonde de moi sans que j’en saisisse la dimension collective. J’en garde une souvenir à la fois précise et confuse. Ma mémoire sait toute cela, lointainement ; ma corps, ul, ne parvient plus à se relier aux éprouvés d’alors.

Pourtant, comme les autres, j’étais loin d’être prête pour la suite. 

C’est que toute s’est accélérée en quelques semaines. Soudain, toute la monde semblait fébrile. Les déconditionnements précédentes s’étaient étagées sur une longue décennie. Or ce qui s’engageait là allait faire basculer l’humanité en quelques jours. Et la part animale, qui sans doute grandissait déjà en nous, devait sentir la bascule s’enclencher. 

Je me souviens de la veille des premières métamorphoses, quand les humaines se sont tues, réduites à la silence face à la caractère non seulement irrévocable et radicale, mais inconcevable de ce qui était en train de leur arriver.

Quand pour la première fois j’ai vu surgir sur ma bras deux longues poils à la fois rudes et soyeuses, j’ai songé à l’Avant et à cette vieille film des années 80 : La Mouche. Des poils perçaient la chair de ma biceps, celle de ma dos, de ma visage. Des formes se dessinaient doucement – nuages brunes sur fond claire, taches. Je vais où ? La vitesse des battements de ma cœur, alors ! Je suis sous la chêne de la jardin. Je regarde les poils, qui ne sont pas des poils d’humaine et qui se densifient. Toute ma corps est à vif ; ma peau enflammée s’épaissit d’heure en heure.

Je sais qu’ul est trop tard pour me demander ce qu’ul se passe. J’ai changé déjà : je suis engagée dans une traversée – pour quoi ? « Renonce à l’humaine en toi », me souffle la chêne. Et j’ul sais, j’ul sens, mais je ne veux pas ul voir encore, pas prendre la mesure ! Malgré toute la chemin parcourue déjà : inacceptable. Et pourtant je suis là, face à toute ce qui est morte déjà en moi, alors que je suis incapable encore de prendre la mesure de ce que je deviens. 

Moment de suspens et de révolution existentielles totales ! J’observe les poils, mes poils. J’attends : je ne suis pas prête et j’attends. 

Mes poils sont drues, puissantes, arrivent avec une énergie nouvelle, qui se répand à la surface de ma corps pour plonger profond. De plus en plus profond. La nuit, impossible de trouver la sommeil. Entre les pleurs de douleur et les moments de calme méditative, mes griffes s’allongent, me lancent dans les doigts, ma mâchoire se marque et mes crocs déchirent mes gencives. Ça saigne et en même temps, je sais que je suis là, que j’y vais, que je n’ai plus vraiment peur. Toute ma corps est tendue vers l’après.

Quelle épuisement aussi ! La paradoxe incroyable de l’immense fatigue qui me traverse en même temps que la puissance animale qui monte en moi, ma colonne qui s’allonge, mes quatre pattes à coussinets qui se plantent avec force et délicatesse en terre, mes oreilles qui pointent vers la ciel et m’ouvrent à une univers sonore insoupçonnée…

Ça, pour les Métamorphes Félines, bien sûr. Parce que, pendant ce temps, d’autres humaines se voyaient pousser de la duvet, des plumes. D’autres des écailles. Certaines de l’écorce. Tout allait si vite ! Trois jours ? Cinq jours ? Une semaine ? Pas suffisamment en toute cas pour prendre la mesure – juste celle de se laisser porter, d’observer et de rester ancrée autant que possible. 

D’où la grande silence : la monde entière se regardait grandir et basculer dans une univers inconnue. Se regardait soi et voyait les autres, miroir aussi inspirante qu’effrayante de ce qui était en train de se passer en soi et à la surface de soi. 

Aucune humaine n’aurait eu les moyens de faire marche arrière. La Terre parlait en chacune de nous. Et nous étions enfin en mesure de l’entendre. 

Biographie

Traducteur, auteur, il a travaillé comme photographe dans les cités d’IDF; avec les habitants d’un bidonville de l’Essonne; à Grande-Synthe. Il publie Archives 01 et Archives 02, La Rénovation urbaine en Île-de-France (Éd. illimitées, 2012-2014). Il est danseur et entend créer un lieu de ressources.