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Et les animaux réapparurent

ZAMBON Catherine

Ils étaient là. Ils attendaient au milieu de la route. Un petit troupeau de dix animaux. Des adultes. Et des petits. Immobiles. En pleine nuit. J’allais à faible allure, heureusement. Une chouette, une effraie, venait de traverser la route. A cet endroit, la nuit, à chaque fois, à cet endroit précis, je croise une effraie. Une Dame Blanche. Je sais qu’elle est là, je considère qu’elle me fait le cadeau de sa présence, elle frôle la voiture, disparait, coup de craie dans la nuit, vol lourd, éclat lumineux. A chaque fois néanmoins elle me surprend. Au début j’ai cru qu’elle cherchait à me dissuader de passer par ce chemin étroit, chaotique, boueux. Mais aujourd’hui, je sais qu’elle m’attend. S’amuse. Ou alors, me prévient. Mais de quoi ? Ce chemin de terre conduit à la maison que j’habite depuis que j’ai quitté la ville. Car j’ai quitté la ville comme la plupart d’entre nous. Je n’ai donc pas eu à freiner lorsque j’ai vu leurs silhouettes. La lune dessinait leurs contours. Des biches. Des faons. Au milieu de la route. Pour un peu, je fonçais dans le tas. Mais l’effraie avait freiné ma course. Cinq biches. Cinq faons. Ils me toisaient. L’un d’entre eux semblait si frêle, à peine né peut-être. J’ai dû m’arrêter. La radio chuchotait une émission sur un probable inutile sujet. La radio ne distribuait plus que des émissions sur d’inutiles sujets depuis des mois. J’ai baissé les phares. Leurs yeux s’agrandirent dans la pénombre. La plus grande des biches a soulevé la patte comme pour s’approcher de moi. Devais-je avoir peur ? Mais de quoi ? D’une embuscade animale ? On entendait de ces choses en ce moment. Des animaux réapparaissaient parait-il. Un faon s’est approché de sa mère. Un autre a secoué la tête brusquement, comme impatient. La plus grande des biches a tourné son museau vers lui. Il a baissé le cou. 

Docile. Que veulent-ils donc ? J’ai éteint la radio. Mon portable était évidemment enfoui dans mon sac sur la banquette arrière. Faire une photo. Impossible, si je bouge, ils partent. Ou m’attaquent ? On entend tant de choses singulières en ce moment. Des animaux se rassemblent en groupe devant des humains. Ils attendent. J’ai ouvert la fenêtre. Leur parler. Ils restaient immobiles. Que voulez-vous ? Ai-je chuchoté. Fallait-il que je sois mal à l’aise pour dire une chose aussi étrange. J’ai arrêté le moteur. Le plus petit a fait un son, léger, presqu’inaudible. Sa mère, je suppose, l’a léché doucement. L’un d’entre eux a comme éternué. Le petit s’est alors assis, d’un coup, comme exténué. La plus grande des biches s’est avancé vers moi. Le petit était-il blessé ? La vitre ouverte de mon côté. La grande biche, de son pas élastique, à deux mètres. J’ai frémi. Remettre le contact. Partir. Ne pas déranger. On entend de ces choses en ce moment. Des loups avaient été vus dans le centre de Grenoble il y a une semaine. Le bruit du moteur a arrêté la marche lente de la biche, agacé un jeune, tout le monde a sursauté. Tous me regardaient. C’était lugubre. Je me sentais prise au piège. Avancer. Impossible de faire demi-tour. Une inquiétude épaisse m’a saisie. Quelque chose d’archaïque. C’est à ce moment-là que l’effraie est revenue. S’est posée sur un arbre proche. 

Ils ont fui. Ne restaient qu’elle et moi. Le chemin boueux. Ses yeux d’encre épinglés dans les miens. La nuit noire. Fantôme blanc Et une insupportable prémonition. 

Il y avait eu cette époque insensée – elle l’était encore à bien des égards – où il avait fallu abattre quantité d’animaux. Toute sorte d’animaux. Des sauvages. Et d’autres d’élevage ou apprivoisés. Ils étaient devenus possiblement contagieux. La biodiversité devenait « menaçante » disait-on. Les dits « nuisibles » : renards belettes, fouines, martres, corneilles, corbeaux, pies, geais, étourneaux, ours, loups, blaireaux avaient déjà quasiment tous disparu des contrées de France. Autour de ma maison, des coups de feu avaient retenti nuit et jour pendant des mois. C’était dingue. Un feu d’artifice. Feux de joie jusqu’à la nausée pour les nombreux chasseurs qui se glissaient dans les bois, les prés, les bosquets, les plaines, les vallons, les collines, les combes et autres champs, à l’affût, habités par un devoir national. Ils ne se pavanaient pas, non. Ils n’en n’avaient plus la force. La plupart étaient comme étourdis par ce trop de permissivité. Ce trop-plein d’ivresse les laissaient hagards et éperdus au bord des routes. La joie s’effrite face au carnage. 

Il en était de même dans le monde entier. Faune sauvage d’Asie, d’Océanie, de Russie, Grandes terres d’Amériques, tout, tout fut sous la mitraille, les filets, les rets mortifères. Ils s’étaient retournés contre nous, parait-il. Les animaux. Cela avait commencé par des singes dans le siècle précédent. Puis des vaches, des chauves-souris, des 

civettes, des pangolins, des oiseaux, des canards et autres volatiles. La destruction s’imposa. On soupçonna chiens, chats, hamsters, poneys, chevrettes… Il fallut négocier. L’Homme – la femme surtout – exigea de conserver à proximité un mammifère ami. Ou un oiseau chanteur. Voire un poisson à observer depuis son canapé. Une petite chose velue à câliner. Une oie désailée. On mit plus de 10 ans à réorganiser la faune. Ce furent les termes choisis : « Réorganisation faunistique et sanitaire ». 

Pour ceux qui désiraient encore consommer de la viande – et ils étaient encore légion à considérer ce met comme indispensable, pour ma part, je n’en mangeais plus depuis des années – on conserva de grands élevages, immenses hangars, parfois sur plus de cinq étages, entourés de barbelés, car les vols furent fréquents en ces temps de Réorganisation. Des bergers nationaux rassemblaient les animaux, tandis que d’autres les « prélevaient » – c’était le terme pour tuer. Cela créa tant d’emplois que la vie économique se releva bruyamment d’un marasme né des années précédentes déchirées d’épidémies successives. On pouvait de nouveau rêver à acheter sa maison. Peut-être même, revenir vivre en ville. La biodiversité nous avait attaqués. Mais on avait résolu le problème. 

Il y avait eu, avant tout cela, cette période effroyable. Celle des Grandes Contagions. Mais c’était derrière. L’heure était à la reconstruction, à la fête, à la joie. On a gardé des Grandes Contagions des lois particulières. On ne peut plus se regrouper à plus de cinquante sans autorisation. Il est interdit de s’enlacer dans les rues. Les rares animaux de compagnie autorisés doivent provenir d’animaleries référencées. Il est obligatoire de signaler tout animal errant. Qui sera abattu. Avoir son portable sur soi 

est obligatoire pour tracer ses déplacements. On ne peut quitter un département sans autorisation de gendarmerie. Les avions ne sont pas autorisés au tourisme, sauf exception et à moins de payer un prix exorbitant. Certains pays sont interdits de toute façon. Aller au Canada requiert un délai de six mois. En Chine, pareil. En Espagne ou en Italie, il faut compter quatre mois. Traverser la France est un pensum. Tout cela est soumis à la bonne volonté de fonctionnaires formés à la va-vite, trop heureux d’exercer une bienveillance ciblée. C’est exaspérant. 

Pour ma part, j’ai renoncé aux voyages. Cela ne me manque pas. Je n’ai jamais été une exploratrice ni curieuse des mœurs d’autrui ou de paysages exotiques. J’ai toujours aimé la tranquillité. Je suis servie. Là où je vis, on n’entend âme qui vive. Et je n’ai plus eu d’animaux de compagnie depuis une enfance que je m’oblige à oublier sous peine d’effondrement. Mais, hier, un oiseau a chanté. J’ai sursauté. D’où venait-il ? Car, il en revenait de ces migrateurs. Il en revenait toujours. Quelques-uns. Ici et là. Qu’il convenait de signaler. Ce que je ne faisais pas. Une fois, un sanglier a traversé mon jardin. Lourd et pataud. On aurait dit un animal préhistorique. Je ne sais d’où il sortait. Il a remué toute la terre de son groin énorme. Et est reparti le ventre gonflé, repu, tenant à peine sur ses jambes. Gavé, trébuchant de trop d’abondance. Où allait-il ? Depuis « La réorganisation faunistique et sanitaire », je ne m’étais pas établi de raisonnement particulier concernant 

la faune. Je n’avais pas d’avis. Lors des années de Grandes contagions, ma compagne, une partie de ma famille et beaucoup d’amis avaient été décimés par des pathologies qui toutes, toutes affirmait-on, venaient de l’animal. Il avait fallu « nettoyer ». Éradiquer. 

Dans les premières années de cette « réorganisation » il y eut de nombreux mouvements de protestation. Beaucoup trouvaient ces mesures radicales exagérées. J’étais silencieusement de ceux-là. On menaçait de disparition toute vie sur Terre si on anéantissait la vie animale. Il y eut d’interminables débats. Nuit et jour, des scientifiques, tous aussi diplômés les uns que les autres, s’acharnaient à essayer de se convaincre. Cela occupa. Et scinda le monde en deux. Les familles se dessoudaient. Les amis se désaccordaient. Certains outrepassèrent les règles de non-rapprochement et descendirent dans les rues à plus de cinquante. Ils furent rabroués avec véhémence et condamnés à des travaux d’intérêt général. La majorité avait moins de trente ans. Je n’y étais pas. 

Quelques temps plus tard on vit plus de 500 000 mille personnes à Paris, hurlant leur colère face à la destruction des espèces, qu’elles soient animales ou végétales. Ils furent réprimés, nassés, gazés. Et nombreux à être emprisonnés. Je n’y étais pas non plus. Je me terrais dans ma maison au milieu de nulle part. 

Un autre fois, 5000 personnes s’installèrent devant une ferme-usine où étaient enfermées 40 000 vaches. Ils s’enchainèrent avec une dextérité affolante. Lorsque les forces de l’ordre arrivèrent, il y avait un amas de jeunes 

femmes et de jeunes hommes enserrés les uns aux autres par des maillons de fer. La plupart n’avaient pas vingt ans. Ils furent frappés, trainés au sol, avec une violence qui émut même le Pape. Huit perdirent une main, quatre un œil. Je n’y étais pas. 

Une autre fois, au milieu de la nuit, il y eut un cordon de 12 000 personnes autour d’un abattoir géant, où étaient entassés plus de quatre cent mille vaches, veaux et cochons, en attente d’être abattus. C’était près d’ici. Derrière la colline. Je me suis approchée. Suis restée au loin. J’ai vu. Entendu leur chants. Puis leurs cris lointains mêlés à ceux des bêtes. On ne savait qui criait le plus fort. Il y eut 6 morts cette fois-ci et d’innombrables blessés dont cette jeune fille de quinze ans qui fit la Une de tous les journaux. Albane, Albane Guillercy, totalement défigurée, la mâchoire arrachée, l’œil crevé, l’oreille déchiquetée. Le ciel fut écarlate ce soir-là après la venue des forces de l’ordre. J’étais tétanisée. Puis, trouant un silence de mort, on entendit un son rauque, un unisson, un murmure d’abord, grave et velouté. C’étaient les bêtes. Les bêtes, les bêtes parquées se mirent toutes à beugler, grogner, grouiner. D’abord, ce fut comme une rumeur sourde, inoffensive. Puis cela enfla, comme un grondement, fait de râles et de vagissements. Cela devint un vacarme inouï, effrayant. 

Enfin, des bruits métalliques crevèrent la nuit. Les bêtes tiraient sur leurs chaînes, se projetant sur les grilles de fer, hurlant. J’étais pétrifiée, comme tous ceux qui entendirent cette symphonie funèbre. Plus de la moitié des bêtes furent « impropres » à la consommation. Blessées, agonisées, elles s’étaient éventrées les unes les autres dans un mouvement d’affolement, conclut-on. Ce jour-là, je suis restée postée jusqu’à midi, hébétée et transie. De retour à la maison, j’ai vomi. Les animaux se révoltaient. 

Lorsque je compris que quelqu’un venait dans le hangar où j’entreposais du matériel de sculpture, – j’avais sculpté autrefois, je ne le faisais plus, je vivais de commandes municipales ou régionales, mon dernier ouvrage ayant été un ornement de rond-point, des grands oiseaux en vol rémunérés de façon dérisoire – , lorsque je compris la présence d’un intrus dans le hangar, je fis l’imbécile. Il n’y avait personne. Mais je sus. Tout de suite. Parmi les 12 000 personnes assemblées devant l’abattoir, certaines avaient réussi à s’échapper. L’une d’entre elles était là. Lorsque je la vis, frêle et déterminée, elle était appuyée contre le hangar. Elle me toisait. Je souris. Une enfant. Vingt ans. Ou mille ans. Cinquante années nous séparaient au moins. Cette fois-ci, je fus là. 

Lorsqu’ils décidèrent de se réunir dans le hangar, j’en fus secrètement heureuse. Je ne sus rien de ce qui se disait en ces assemblées. J’apportais des pommes. Du pain. Et je m’en allais. Ils ne furent jamais plus de cinquante, pour me préserver au cas où. Jamais il n’y eut d’armes dans la grange, me souffla Chloé. C’était son nom. Chloé. Mais on en trouva ailleurs, des armes. Plus bas. Dans la plaine. Il parait qu’un attentat se préparait. Une fronde. Un acte terroriste. Les activistes avaient des armes. Menaçaient l’état. Allaient tuer. Un ministre était visé. Je ne fus jamais inquiétée. Chloé ne réapparut pas. On en profita pour interdire tout attroupement. Les défenseurs de la cause animale étaient priés de se dissoudre. Interdiction de communiquer, de défiler, d’exister. Ils devaient se taire. Inexister. Ce fut écrit. Promulgué. Applaudi à l’Assemblée. Qu’ils disparaissent. On ne menace pas un ministre. Le monde devint totalitaire. Subrepticement totalitaire. Avec l’accord d’une part non négligeable de l’ensemble des citoyens. On était plus soucieux de revenir à des temps de paix et d’opulence que prêts à se laisser dérouter dans des considérations sur la cause animale. Tout opposant à quoi que ce soit fut suspecté. Ainsi furent décimées des forces d’opposition. 

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Il en fut de même dans le monde en son entier, car la colère grondait de toute part pour défendre la vie animale. La vie en son ensemble. Mais la répression s’installa de façon massive contre ces activistes – souvent si jeunes ! – dont on disait qu’ils menaçaient de faire revenir sur Terre les Grandes Contagions. On retourna l’opinion contre eux. Ils furent maudits. 

Mais, à moi, ils me manquaient. Quelque chose me revint au cœur. Ils me manquaient. Tous. Les cinquante de la grange. Et les animaux. Ceux de l’enfance qui réapparurent en rêve. Le gros chat blanc de mes parents. L’âne de ma tante Brigitte. Le chien Pilou de cette vieille voisine. Et ceux qui avaient traversé ciels et forêts, rivières et prés. Décimés. Ce fut à ce moment-là qu’arriva l’effraie. Je ne la dénonçai pas. C’est à ce moment-là que ma conscience revint. Je ne la révoquai pas. 

Cependant que les animaux disparaissaient, que les fermes-usines prospéraient, qu’on pouvait remanger de la viande à prix abordable une fois par semaine, je compris que tout commençait à basculer peu à peu. Les villes étaient réinvesties. Même si parfois un oiseau chantait, qu’il convenait de signaler, tout revenait à la normale, claironnait-on. On prévoyait un allègement des lois. Peut-être pourrait-on partir en vacances. Mais j’entendais bruire dans les bois, les fossés, les marais. 

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Il n’y avait plus de maladies, de virus, de syndromes mortifères induits par la proximité avec l’animal. Tout se ré-enchantait dans un silence idyllique. Cependant, l’effraie apprivoisait mon entendement. Mon hangar n’était plus empli de mots heurtés. Mais on sentait dans l’air un je-ne-sais-quoi de vibrant. Le crépuscule bourdonnait de murmures, m’enseigna l’effraie qui me tenait éveillée la nuit. L’aube s’emplissait de râles feutrés. J’apprenais à lire les signes invisibles, inaudibles. 

C’est alors, qu’il y eut des évènements inattendus. En France, des oiseaux réapparurent, en nombre, ici et là. Pour disparaitre aussi vite. Des chiens en meute se postèrent sur une colline près de Marseille et hurlèrent à la mort. On vit quatre renards immobiles devant la préfecture d’Arras. Un dimanche matin, des sangliers entourèrent l’église de la ville de Rue le temps de l’office comme s’ils voulaient prier de concert avec les fidèles. A Saint Brieuc des oies envahirent la cour d’une école, réjouissant les enfants, apeurant les adultes. Devant l’entrée d’une immense plateforme logistique près d’Amiens, 8 vaches venues d’on-ne-sait-où, s’agglutinèrent comme pour quémander du travail. Douze hérons interrompirent un opéra de Wagner donné en plein air, à Aix en Provence. Ils s’installèrent face au public comme pour chanter à la place de la cantatrice. Des centaines de grenouilles franchirent une route lors du Tour de France interrompant l’étape. Ils se manifestaient. Nous interpellaient ? Et des phénomènes similaires apparurent dans le monde entier. 

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De fait, des animaux se postaient face à nous, immobiles et silencieux. Que voulaient-ils ? Nous narguer, dirent la plupart. Nous parler, chuchotèrent d’autres. Pactiser, assuraient des scientifiques. Nous pardonner, susurraient des âmes fraîches. On ne savait pas. On le comprit. Trop tard. Je compris trop tard le pourquoi de la présence de l’effraie. Il y eut le troupeau de biches cette nuit-là. Et, Le lendemain Il y eut ce jour noir. 

Je l’appris par la radio Ce premier mai, plus d’un milliard de personnes se donnèrent la mort, au même instant pour hurler leur compassion envers le monde animal. Puisqu’il leur était impossible de vivre en ce monde où toute vie animale était broyée Puisqu’il leur était impossible de se faire entendre Ils disparurent, ensemble. Ils furent un million en France. Il était midi. 6 heures du matin au Québec et en Guadeloupe 13 heures à Moscou 18 heures à Pékin et à Bali 5 heures au Pérou Minuit et demie aux Iles Marquises Le plus jeune avait douze ans. Il était Anglais et s’appelait Stephen Gale. Le plus âgé, 99 ans, un Indien, Ajai Sethi. Certains par le feu, d’autres par des lames. Certains par l’eau, d’autres par la corde. Certains en ingérant des 

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substances, d’autres sous un train. Ici on se jeta d’un pont, là d’un toit. Un milliard, dont plus d’un tiers avait moins de vingt-cinq ans. Rien ne fut décelé en amont sur les réseaux sociaux. Rien. Parmi eux, il y avait des internautes de génie. Ce fut une secousse inouïe. Je fus tentée de faire pareil. On fut tenté de faire pareil. Peut-être aurait-on dû le faire. Car vivre avec ce désastre est inconcevable. 

Mais l’effraie est là. 

Un rouge gorge a réapparu ce matin sur le toit du hangar. Ils savaient. Ils savaient, c’est ce que je me dis. Tous, ils savaient, oies, sangliers, chevreuils, grenouilles, chiens, biches, renards, hérons. Tous ils savaient. Et avaient essayé de nous prévenir. Que pouvions nous entendre, nous qui les avions exterminés ? 

Ce matin, Dans ce temps de gigantesque deuil, la seule chose que j’aurais envie d’entendre, c’est le chant d’un oiseau. Mais il n’y en a plus. Je donnerai le peu qu’il me reste à vivre pour voir une hirondelle. Mais il n’y en a pas. A moins que. Alors, J’attends. Je l’attends. 

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L’effraie m’a ouvert la route de la nuit. Un autre oiseau m’ouvrira la route du jour. Une dizaine de biches et de faons rôdent alentour. Qu’ils reviennent Ceux-là qui savaient et qu’on n’écoutait pas. 

Rue, Avril 2020 

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Catherine Zambon

Biographie

Auteure d’origine italienne, Catherine Zambon est dramaturge, comédienne et metteuse en scène. Elle accompagne de nombreuses équipes de théâtre, de danse, de marionnettes. Ses textes s’adressent à un public adulte et à un public jeunesse. Ses textes sont souvent mis en scène. Parfois par elle-même. On ne peut que remcommander la lecture du texte essentiel Nous étions debout et nous ne le savions pas (La Fontaine éditions)