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Journal d’un jardinier

SUEL Lucien

« L’approvisionnement des marchés, des restaurants et des magasins d’alimentation représente un effort technologique considérable qui engage la vie de millions de gens. Que se passerait-il si cette énorme masse « désertait » la société pour la combattre ? Les militants sont-ils prêts à prendre ce genre de problème en considération ? » William Burroughs exergue à l’article « CULTIVEZ VOTRE JARDIN » paru dans TOUT ! Ce que nous voulons : Tout n° 16 (été 1971) 

16/03/20 Première journée du jardinier retraité confiné dans le jardin sous un soleil radieux. Pose des bâches sur les tas de bois. Arasage des taupinières et ramassage des cailloux. Récolte des scaroles dans la serre. Plantation d’un rosier devant la tombe de Gus. 

17/03/20 Réparations à la tonnelle dégradée par les tempêtes successives. Semis en bac des poivrons doux, Yolo Wonder et Corne de Bœuf. Ramassage du bois mort pour les barbecues, comme une course de vitesse avant que la végétation renaissante n’ait tout recouvert. Bande-son : huit-uituit-huit — koui-koui-ki-kiki — kik — ki-ki-ki — tic — trrrt — tsih — tsip- tictictic — huit — tixtixtix — pink-pink — tchouc — srîh — trrrré — tèc — tch — tac — tsyp- tsiep — tsih-tsih-tsih — stî-î-stî-î-stî-î-stî-î-pisti — tsit — tsit-tec-tec — pitt 

19/03/20 Sur le fond monotone des tourterelles, je reconnais les prises de solo tuit-tuit-tuit de la sittelle torchepot et le tsyp-tsiep en mode répétitif du pouillot véloce, tandis que je charge, transporte et vide les brouettes de compost sur la terre du potager. 

20/03/20 Printemps. Opération de déconfinement des pommes de terre. Passant l’hiver à la cave, elles ont à la longue produit une monstrueuse germination enchevêtrée. Leur sortie au soleil est l’occasion pour le jardinier eugéniste de leur rendre un aspect comestible. 

21/03/20 L’hiver a été clément, on récolte encore en pleine terre carottes, panais et scaroles. La mâche est superbe et les poireaux n’ont pas été décimés. En revanche, l’essai de bêchage n’est pas concluant. Même à la fourche-bêche, la terre est bien trop collante. Semis d’un mélange de graines, Laitue de Lille, Batavia et Lollo Rossa, en pleine terre, à la volée, sur l’emplacement libre où s’entassait le compost. Semis sous abri, dans le tunnel, Chou de Milan de Bruxelles et Laitue Grosse blonde paresseuse. Sic ! 

25/03/20 Reprise du bêchage. La terre est meilleure, moins de cailloux, plus de vers de terre. Deux oiseaux nous accompagnent de temps à autre, un gros faisan de Colchide rutilant de couleurs qui longe lentement la haie du jardin et, plus proche, Roberto le rouge-gorge. 

28/03/20 Chaque après-midi, sous un soleil printanier, je bêche pendant quelques heures. J’avance en enterrant le « fumier » et je pense aussi à ceux qui souffrent et à ceux qui ragent. Anticipant les semailles et les récoltes futures, je médite sur le monde à venir. 

30/03/20 Bêchage quotidien. Après quelques sillons, je vois le rouge-gorge perché sur une motte de terre fraîche. Il saisit du bec par le milieu du corps un lombric d’une dizaine de centimètres. En deux temps trois mouvements exactement, il l’avale gloutonnement. Pour Roberto le rouge-gorge, je suis l’individu qui lui garantit sa ration quotidienne de protéines. Je me croyais jardinier indépendant et me voici exploité par un oiseau qui profite de mon travail. Sans parler des souffrances du jeune ver de terre ! 

31/03/20 Terminé le bêchage de la moitié gauche, deux-cents mètres carrés. Pour la suite, ce sera plus rapide car une bonne partie est occupée par les rangées de framboisiers, de fraisiers, d’artichauts et de poireaux. Mes porte-graines sont des pieds isolés : mâche, carotte, chou. Entretien et sarclage des framboisiers. Ganté -mais non masqué-, muni d’une griffe, je parcours les rangs à genoux, extirpant pissenlits, lamiers blancs, orties et pieds de veau. J’imagine nos autorités, à quatre pattes, chassant le virus, à toute vitesse. 

03/04/20 Jamais aussi tardivement, prélevé les dernières scaroles en pleine terre. Habituellement, en janvier, le gel les élimine. Rabattu de moitié le laurier-sauce qui surplombait la serre. Mehr Licht ! Perché dans le lilas boutonneux, R.-G. Roberto improvise. 

04/04/20 À l’extérieur, sur la terrasse, dans un cocktail 1/3 terre + 2/3 terreau, opérations de transplantation des Cœurs de bœuf (!) et des Cerises, tomates semées le 29 février. 46 + 23 godets individuels ; une bonne partie sera offerte à la famille et aux amis. 

07/04/20 Gros travail à la houe pour la plantation des pommes de terre, Charlotte, Raja, Chérie, 17 rangs de 15. Il faudra ensuite les butter. Le jardinier espère récolter au mois d’août, en dépit du fait que les autorités l’aient classé dans une tranche d’âge critique. 

08/04/20 Semé un mélange radis/navets de Nancy, et les premières carottes. Planté l’ail -90 gousses- et l’échalote -30 bulbes- en écoutant mes stations préférées Radio Rouge- Gorge et Radio Fauvette, ni bruit ni fureur, ni propagande ni mensonge, ni haine ni bêtise. 

13/04/20 Achevant le bêchage, travail répétitif, réflexion en roue libre, je pense à celui qui m’a montré les gestes et les outils ; mon père mort en janvier 2018 dans sa quatre-vingt-dix-huitième année. Il avait cessé tout travail au jardin juste un an auparavant. Petit à petit, vieillissant, atteint de cataracte, le jardinier avait diminué les variétés cultivées et la surface à travailler, allées de plus en plus larges, jachère sur les bords. Les derniers temps, il avait plus médité et parlé que cultivé et récolté. 

Le père du jardinier a rendu le dernier souffle, paisiblement, chez lui, entouré de ses enfants. Je mesure la grâce de ce moment, en ces jours où nombre de personnes âgées meurent sans pouvoir échanger avec leurs proches une parole, un regard, une caresse. 

14/04/20 Récolté carottes, panais et céleris-raves qui ont pu encore grossir après avoir traversé un hiver clément. Semé les fèves Sutton et les petits pois. Remplacé le garde-fou -un simple baliveau- qui facilite l’accès du jardin vers la Via Francigena, le GR 145. 

15/04/20 Hors du potager, pour le plaisir des yeux, poussent d’autres plantes. De bas en haut de la colline, devant et derrière la maison, iris, jonquilles, pâquerettes et al., manifestent la beauté du monde. Des lieux « où lire, où écrire », à l’écart des malfaisants. 

À suivre… sur mon compte Twitter : @LucienSuel, #JournalJardin 

Biographie

Lucien Suel , poète ordinaire, romancier et traducteur, est né en 1948 à Guarbecque, dans les Flandres artésiennes. Il a édité la revue « The Starscrewer » , consacré à la poésie de la Beat Generation , puis « La Moue de Veau » , magazine dada punk, tout en pratiquant l’art postal (mail art) à l’échelle planétaire. Il anime la Station Underground d’Emerveillement Littéraire et le blog littéraire Silo. Ses oeuvres imprimées comme ses prestations scéniques couvrent un large registre, allant de coulées verbales beat à l’expérimentation de formes arithmogrammatiques (poèmes composés de lignes à nombre de caractères typographiques égal, croissant, ou décroissant), du collage et du caviardage (poèmes express) à la performance, notamment avec le groupe de rock Potchük et au sein de Cheval 23.