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L’avenir radieux

BRASSEUR Pierre

L’avenir radieux 

– Allez, on y va !

Isis accourt avec son sac Minnie rempli de jouets et de peluches : « Dis, papa, chez tonton, je pourrai aller sur Disney Channel ? » Et elle questionne Matthieu aussi gaiement tout le long de l’escalier, « Dis, pourquoi on peut pas prendre l’ascenseur ? », tandis qu’il transpire à cause des valises, « C’est dangereux, Isis, je te l’ai déjà dit. » Mais dès qu’ils passent la porte de l’immeuble, la petite fille se tait et écarquille les yeux.

La rue de Crimée est aussi vide que le boulevard Voltaire après une manif, sauf que tout paraît rangé, nettoyé, rendu à une pureté fasciste. 

– Ils font quoi, papa, les gens là-bas ?

Cette fois, Matthieu ne lui répond pas. Il tend les valises au chauffeur qui étouffe un « bonjour » derrière son masque blanc. Une camionnette de livraison Auchan passe au ralenti. Au loin se trouvent « les gens » évoqués : un couple asiatique collé contre un mur, virilement palpé par deux militaires, tandis qu’un troisième braque un Famas sur le carrefour. Matthieu les regarde à peine. Il sangle Isis sur le siège enfant, et déjà le taxi démarre, dans le sens inverse de l’arrestation.

– Dis papa, c’est loin, le Morvan ?

– Très très loin, ma chérie. On déjeunera dans le train, tu te souviens, les sandwichs qu’on a faits hier soir ?

– Et là, on est dans le train ?

Il ne répond que d’une caresse, d’une silencieuse dénégation. Depuis trois mois qu’il ne l’a pas vu, il contemple Paris renaître au ralenti : la chaussée trop large pour le trafic, les premiers promeneurs autorisés – les lettres A à C de 8 à 10 heures – et  au-dessus les balcons peuplés de bourgeois mal coiffés qui happent un rai de soleil estival, serrés autour d’une table avec leur smartphone, comme dans une ville d’exposition.

– Tu te souviens, papa, quand on est allés au zoo ? Et qu’après, on avait mangé une gaufre ?

Le taxi file sur les artères vides. Les façades haussmanniennes resplendissent de lumière. On ne croise guère que des ambulances, des flics et d’autres taxis. Des drones volent à cinq mètres du sol : les papillons d’une France malade.

Ils arrivent ainsi gare de Lyon. Des flics organisent la circulation, en une file, comme à une frontière de 1960. Matthieu paie en carte sans contact, c’est obligatoire. Le chauffeur grommelle un « bon voyage » sec.

« Allez, Isis, faut pas rater le train. » A la sueur des lourdes valises s’ajoute celle d’un juillet splendide, et Isis sautille devant lui en répétant « Le train, super, on va prendre le train ! »

Ils doivent pourtant vite s’arrêter, aux barrières de métal où les voyageurs font la queue, les cheveux trop longs et la peau pâle autour de leurs masques. D’abord, un employé de la SNCF vérifie leurs billets, en tendant son lecteur au bout d’une perche au-dessus de la barrière. Puis deux infirmiers contrôlent leur température d’Isis, avec un thermomètre frontal, et enfin des flics lisent leur sauf-conduit sur le smartphone, et se permettant d’ironiser : « Informaticien, ça existe toujours ? »

Matthieu fumera sur le quai dans une autre vie. Une fliquesse ordonne de monter directement et de quitter le moins possible sa place ; une Africaine postée près des toilettes les désinfectera après chaque pipi.

Même dans la voiture, l’ambiance est sinistre. La moitié des places sont condamnées. Un haut-parleur répète les consignes sanitaires et antiterroristes. Les voisins se figent sur leur téléphone. La plupart conservent leur masque. Isis s’endort avant le départ.

Puis le TER démarre. Bientôt Matthieu contemple la Seine, les berges totalement vides, les banlieues d’Ivry et Vitry : après tout, ce n’est pas Paris qu’il quitte, mais le souvenir d’un Paris ancien, l’illusion qu’il puisse revenir, et la naïveté d’avoir cru un jour qu’Isis saurait ce que sont les cinémas d’art et d’essai du Quartier latin ou les promenades aux Buttes-Chaumont.

La campagne s’étend alors, des champs et des bois qui paraissent intacts. Le soleil brûle à l’horizon. Matthieu s’endort à son tour, bercé par les consignes de sécurité toutes les cinq minutes, en rêvant aux voyages qu’il fit autrefois en Italie et au Vietnam.

« Papa, j’ai faim. »

« Regarde, papa, des vaches ! »

« Dis, maman, elle est toujours morte ? »

« Je peux avoir ma tablette, maintenant ? »

« Papa, j’en ai marre, je veux arriver… »

Le TER s’arrête dans vingt gares : à la quinzième, ils sont rendus. Sur le quai, avec leurs valises, il n’y a qu’une dame descendue toute seule et deux gendarmes locaux débraillés. Ça sent les fleurs et la boulangerie. L’air est plus pur que dans le vieux monde. Mais au milieu de la chaussée bordée de commerces qui menait au centre du bourg se dresse maintenant un mur de pierre rouge, troué d’une porte pour les piétons. À gauche, il continue, à l’infini, le long de la plaine. À droite une rivière sert de second mur.

Un corps s’y dresse à contre-jour : un médecin vêtu de sa blouse mais chaussé de sandales, qui les accueille dans une salle blanche pleine d’instruments.

– Papa, le docteur il va nous faire mal ?

– Mais non, petite, répond le médecin. On va juste vous faire quelques analyses. C’est un sas, une formalité. Il faut juste que tu me donnes ton bras. Ensuite, dit-il à Matthieu, vous attendrez à côté, le temps qu’on fasse les analyses.

– Et si elles sont mauvaises, vous nous remettez dans le train ?

– Non, non : on vous enferme trois semaines, avec des bédés et de la bouffe.

À peine deux heures se passent ainsi, qu’ils quittent la salle par la deuxième porte.

Le « tonton » Alexis est là, souriant, en tunique indienne jaune canari tombant jusqu’aux cuisses, les pieds nus sur le macadam et – plus étrange encore – la bouche nue, le sourire visible.

– Bienvenue dans la résilience ! déclare-t-il à son frangin. Vous pouvez enlever vos masques, ils ne sont pas exigés ici, ils n’ont aucune utilité… Vous avez choisi les bonnes vacances !

– Le chômage, plutôt. Mais c’est pareil…

Ils montent dans la vieille Clio manuelle, qui embraye douloureusement. Ils s’éloignent dans la vieille campagne.

A présent, avec Alexis et sa compagne Noémie, ils sont à une table de jardin, face à un vaste potager.

Isis se recroqueville sur sa chaise devant un jus de pomme qu’elle juge trop trouble. Elle est trop habituée au Tropicana ; et les grands espaces l’angoissent encore. D’ailleurs Matthieu lui-même se sent perdu. Il a survécu grâce aux jeux en ligne et aux apéros-Skype. Il craint que sa bière accroisse son vertige.

– Eh bien, dit-il, vous avez construit un vrai paradis !

Sur la route, dans chaque village, il a cru revoir la campagne de 1930, avec des charrues que tirent des percherons et sur chaque place, des marchés bordéliques où les tomates non calibrées côtoient les œufs couverts de plumes. Mais contrairement à l’image qu’il en a toujours eue, ce monde n’apparaît pas en noir et blanc : les gens rigolent devant la marchandise, des enfants courent entre les chiens, des odeurs de courgettes grillées se mêlent à celle d’un vin rouge âpre.

Mais il s’étonne surtout de ce qui est absent : les uniformes, les masques, les drones, le règne de l’hygiènisme sécuritaire qui semblait devenu la règle définitive de l’espèce humaine.

– On a quand même des drones, rigole Alexis. Pour surveiller les mecs qui s’approchent !

– Certains copains ont même des fusils, ajoute Noémie. Des fois que des salauds voudraient nous attaquer…

– Nous sommes comme les villes fortifiées à l’époque de la peste noire : sur les douze villages du plateau, on n’a eu que deux malades, et aussitôt, on a tout fermé. Les routes, les rivières, même les forêts ne sont pas traversables sans qu’on le sache immédiatement. On est en guerre, comme disait le Président !

– Et l’État vous laisse faire ? C’est une vraie frontière, que vous avez là !

– Vu le niveau des finances publiques, il a suffi qu’on dise qu’on renonçait aux aides tout en payant quand même la plupart de nos impôts : le gouvernement a été trop content de nous laisser cette liberté. Mais on reste en France, ou dans ce qu’il en reste.

– Allez, fait Noémie, on vous expliquera une autre fois. Vous devez êtes crevés : je vais vous montrer votre chambre…

Elle les emmène derrière le potager, dans une dépendance : une ancien fenil au sol de terre et au toit de poutres. Au moins, le lieu est vaste, avec deux grands lits de fer pour le père et la fille, et un réchaud près d’un vaisselier et d’une table de chêne carrée ; sans compter une caisse de Tintin, de Sylvain et Sylvette et de Blake et Mortimer dans des éditions des années 1960, à la tranche humide et  déchirée.

– Papa, dit la petite, ma tablette marche plus !

– Il y a pas de wifi, ici. Mais tu vas voir, ma chérie, ça va être drôle, mais tu vas t’y faire.

Elle monte dans son lit et se blottit contre lui, qui caresse sa tête machinalement. Elle ronfle bientôt comme une asthmatique.

Il entend les poutres craquer et une porte grincer. Il voit aussi la poussière voler dans un rai de lumière, exactement comme lorsqu’il était gosse. Il se sent d’ailleurs redevenu gamin, perdu dans une chambre avec ses terreurs.

Les muscles inertes près de sa fille, il est saisi d’une immense fatigue. Il songe à ces mois passés à regarder la rue, à la fenêtre ou au balcon ; puis à ne même plus la regarder. Il se souvient des expéditions sur les trottoirs vides, le long des vitrines closes de coiffeurs ou de bistrots, à se nouer chaque fois qu’un autre masque apparaissait pour le croiser ; à ces heures à jouer avec Isis, ou seul, sur Internet ; ou à rêver, quand elle dormait, que les bistrots et les coiffeurs rouvraient, et que tout redémarrait comme avant ; jusqu’à ce taxi pour la gare de Lyon, comme une fuite un peu honteuse. Mais il n’avait pas d’alternative : le deuil de Marielle l’avait crispé jusqu’au départ. Entre ses robes et ses bouquins, croire à un Renouveau était impossible ; ou cette illusion l’aurait achevé.

Il ne songe enfin qu’à la porte qui grince et aux poutres qui craquent. Il s’endort contre elle dans cet épuisement.

À son réveil, Isis n’est plus là ; elle doit jouer dans le jardin ou goûter avec Alexis. Matthieu se redresse en sueur : il ne trouve qu’un baquet pour se rafraîchir, et un seau de tôle sur la terre battue. Puis il renonce à remettre sa chemise sale, et sort en jean sous le soleil.

– Eh bé ! se réjouit Noémie. Te voilà revenu d’entre les morts !

Une bêche à la main, elle revient du potager, et se moque clairement de son air ahuri.

– On dirait que tu n’as pas dormi depuis 48 heures ! Allez, amène-toi donc, je te montre la rivière…

Il ne cherche pas à savoir où, ni à demander où est sa fille. Et quand Noémie le lui révélera – chez les enfants de la ferme d’à côté, « à nourrir les lapins ou faire des sottises » – il ne craindra plus qu’Isis s’ensauvage : il sera lui-même trop troublé.

– Ça va être bientôt l’apéro, annonce Noémie en dévalant un sentier de terre. Voilà : c’est ici que tu pourras remplir ton seau. Désolé, mais les salles de bain, on n’a pas ça pour votre cabane…

Puis, sans prévenir, elle ôte sa jupe et son T-shirt terreux, « Si ça te dit de te baigner un coup ! », et va en slip dans la rivière.

Comme un Adam d’une période sombre, Matthieu réalise qu’il est presque nu : ni chemise ni chaussures, seulement son jean sous les frondaisons. Il bafouille qu’il n’a pas de maillot de bain. Noémie rigole et nage vers l’aval. Et après tout, allez, il n’est plus à ça près, il a tout perdu et c’est les vacances : il ôte son jean et marche vers l’eau, il plonge les pieds dans le froid atroce, s’y accroupit en frémissant ; et en passant l’eau sur son visage, il se baptise de nouveauté.

Ils sont allongés sous le soleil, cent mètres plus bas, sur le béton d’un ancien réservoir. Le corps mouillé de Noémie pourrait l’exciter. Mais Matthieu le voit comme sacré : il ne regarde que le ciel d’été.

– Si j’avais su que votre délire rural, c’était l’avenir ! Avec mes collègues, au bistrot, en after-work, on ricanait de cette nouvelle mode de retourner à la campagne. On vous méprisait, à un degré atroce. Si j’avais su que j’étais idiot, et que c’est vous qui aviez raison ! Et maintenant, c’est trop tard. Même si le monde redémarre, la moitié des gens voudra aller vivre à la campagne. Je viens en vacances, mais je devrai rentrer : il y aura trop de concurrence.

– Il y a de la place, tu sais. Si tu es jardinier ou menuisier, médecin ou hydraulicien…

– Je ne sais rien faire de tout ça.

– Ou maîtresse d’école, ou même joueur de flûte !

– Je ne suis qu’un con qui tape sur un PC. Je ne sais rien faire. Je ne survivrai pas.

– Oh mais, tu apprendras !

Matthieu ne répond rien. Il voudrait dire qu’il aimerait rester, mais se sentirait ridicule. Alors il se tait et contemple le ciel, que pendant des mois il n’a aperçu qu’entre le faîte des toits, et qui semble lavé de toutes ses menaces.

– Amène-toi, lui dit-elle enfin. Je vais te montrer le village.

Ils remontent enfiler leurs vêtements, puis prennent « la sente des champignons » jusqu’à un chemin jouxté de vaches, de bosquets, et enfin les rues du village dont la maison la plus récente doit dater de 1950. Plusieurs fois, Noémie le présente à un fermier qui brosse un cheval, deux jeunes gens qui s’embrassent sur une fontaine, un ouvrier qui retape le pavé. Les cheminées fument comme en 1950 et les machines sont aussi rares ; mais le conformisme bigot de ces époques semble disparu. Les fringues sont colorées et les voix aimables. La Maladie est abolie. Matthieu ne se sent même pas bizarre, de marcher torse nu et pieds nus, comme son grand frère. D’ailleurs, ici, sa bizarrerie tiendrait plutôt à ses cheveux courts, ses yeux méfiants et ses gestes trop raides.

Ils s’installent ainsi à une table de la place où le marché finit de se vider. La devanture « Bistrot du Plateau » est peinte à la main. Un espèce de Jésus en robe blanche tombante pose un pichet avec trois verres. Noémie fait les présentations : « Samuel, notre barman – fromager – historien – ébéniste ; Matthieu, qui-ne-sait-rien-faire. » Ils boivent le vin trop âpre, et ce Samuel raconte le Plateau :

– Les premiers se sont installés dans les années 1970, surtout des anars fuyant la ville. Les anciens se sont d’abord méfiés. Mais ils ont vu que les nouveaux étaient bosseurs, marrants, et apportaient de la jeunesse. Et bientôt une soudure s’est faite avec le combat contre le projet de centrale thermique. On a lutté ensemble : les lacrymos le matin, la picole le soir. D’autres jeunes se sont installés, dans les onze villages du coin, par familles ou communautés. Certains ne tenaient pas le coup et repartaient. Mais la population a vite retrouvé le niveau de 1950. Des épiceries ont ouvert, puis des cafés, un cinéma-théâtre-librairie, sans parler des élevages et des artisans. Et depuis dix ans, ça s’accélère. Il y a des ouvriers, des cadres, des chômeurs qui voient le monde mourir et qui cherchent une zone qui ait une chance de vivre.

– C’est comme ça qu’avec Alexis, on s’est installés. Ça a été rude les premiers temps. J’ai accouché des jumeaux à la maison. Maintenant, ça va beaucoup mieux. Mais tu en as mis, du temps, pour venir voir ton frère !

– Des médecins sont venus aussi, reprend Samuel. Des ingénieurs, des artistes, des pharmaciens, de tout : de quoi faire vraiment une société ! Et donc, quand l’épidémie est venue, on était déjà prêts. On s’est créé de petites frontières. Quelques fachos aimeraient bien venir nous cogner. Mais dans l’ensemble, on nous fiche la paix. D’ailleurs, sans nous, la zone serait morte. Le Préfet ne nous envoie pas de fleurs, mais il fait comme si on n’existait pas.

Matthieu contemple la placette où des plumes de poules gisent encore par terre. Un homme ivre se juche sur une chaise et chante un air cochon. Et au bout de la rue, le paysage descend : trois fermes encore, des champs, des crêtes boisées et de vieux villages. Des cheminées fument et des poules caquettent. C’est un camp de vacances idéal, il faudrait le signaler au Club Méd.

Deux garçons de huit ans, en slip de bain et couverts de peinture, surgissent alors d’une ruelle. Isis les suit, dans la même tenue.

– Papa, papa, on est des indiens !

– Ah ah ! dit Noémie. Je te présente mes sales gosses !

Matthieu prend sa fille sur ses genoux. Elle veut tout de suite repartir jouer. Il ne songe pas à protester.

– Je vous offre un autre pichet ! annonce-t-il.

– Tout est gratuit ici, répond Samuel en se levant. Tu passeras juste demain matin, pour nous donner un coup de main.

Matthieu a envie de chialer. Il veut que ces vacances soient éternelles.

La nuit enfin est absolue : ici, il n’y a que les étoiles, et les flambeaux artisanaux – à part quand le cinéma-librairie-théâtre diffuse un film avec son groupe électrogène.

Ce soir, toutefois, dans la cour de l’école du village voisin, soixante-dix corps sont réunis : des nonagénaires assis sur un banc aussi bien que des gosses qui jouent aux Indiens. Deux femmes chantent faux, à la guitare, du Graeme Allwright. Isis et ses cousins dansent devant elles. Presque personne d’autre ne les écoute.

Matthieu est attablé avec son frère, le directeur d’école, une viticultrice et le vieux Michel, un éleveur de brebis à l’allure de José Bové. Il a remis des Birkenstock et un T-shirt vert, déjà sali d’avoir nourri les porcs : à défaut de paraître paysan, il a l’air d’un vacancier, qui mange des tranches d’un énorme fromage posé au centre de la table.

Ainsi ont-ils d’abord plaisanté des pénuries alimentaires qui frappent la France régulièrement, et de ce qu’on mange sur le Plateau ou des grandes marques qui y sont absentes :

– Ni Nutella ni Coca-Cola, s’est réjoui le vieux Michel, nous sommes une zone préhistorique !

Enfin, parce qu’on l’a questionné, Matthieu leur a raconté Paris cloîtré, Paris arrêté, Paris qui meurt tout doucement. On l’a écouté avec sympathie, inquiétude, peut-être aussi un peu de naïveté. Mais surtout il a écouté – jamais aussi attentivement – comment la vie se construit ici, dans une autarcie solidaire, et une incroyable générosité.

– Ce que vous faites est formidable, dit-il finalement. Mais ce n’est pas généralisable, c’est un luxe de privilégiés !

On rigole alors, « Rebois donc un coup ! » et la vigneronne lui propose même d’aller danser. Mais il ne comprend pas leurs rires, et précise donc son idée, comme si c’étaient eux qui ne saisissaient rien :

– Vous êtes entourés de zones hostiles. Vos drones et vos murs vous protègent à peine. Quand en bas, ce sera vraiment l’horreur, ils viendront vous piller et tout saccager.

Le vieux Michel cesse de se moquer :

– Tu as raison : ça ne peut pas durer comme ça. Il va falloir la mort de sept milliards de gens. Puisque de toute façon, c’est inévitable.

En quelques secondes, les rires s’éteignent, car les autres saisissent que Michel veut tout révéler à Matthieu. Même le reste de la fête semble baisser le son. Seul Matthieu croit que Michel plaisante, et il surenchérit, avec un cynisme de Parisien qui boit un peu trop :

– Ah oui : il faudrait construire des salles d’exécution dans les caves des mairies.

– Je suis sérieux, reprend Michel : les espèces s’éteignent, le pétrole s’épuise, les zones urbaines vont être invivables. Des guerres, des famines et des épidémies vont décimer le monde entier.

– Vous devez donc renforcer vos frontières ! Avec des Kalachnikov et des lance-roquettes…

– Allez, viens avec moi, ça sera plus clair.

– Le plus simple, précise Alexis, est que tu voies ce qu’on fait vraiment.

Ils se lèvent et marchent vers la sortie de l’école. Encore amusé, Matthieu les suit.

– Papa, dit Isis qui accourt, tu pourras me prêter ton couteau ?

Il marmonne « Plus tard, ma chérie. » Il remarque à peine qu’elle tient à la main un saucisson plus long que son bras.

Ils remontent la rue vers l’église, éclairée seulement par la lune, où une seule maison est allumée, à un premier étage : c’est la vieille Christine, explique Alexis, qui meurt de son cancer, veillée par sa fille ; et faute de morphine, c’est du cannabis qui calme sa douleur.

– Mais, dit Michel, quand elle souffrira vraiment trop, on saura l’aider.

Au-delà de l’église, on domine la plaine où, très loin, une grande ville brille, dans un brouillard orange. Des prairies se succèdent maintenant, où paissent parfois des vaches ou des chevaux ; la lune suffit à s’orienter ; et ainsi atteignent-ils un enclos de brebis, jouxté par la maison de Michel, faite de pierre et de torchis de jadis, et ensuite une bâtisse neuve, de plain-pied, rectangulaire, de toute évidence purement fonctionnelle.

Ils sont rendus. Ils entrent.

Michel n’allume pas de lampe à huile ou à pétrole, mais un interrupteur : apparaît une salle aseptisée, d’une blancheur éblouissante, où des appareils de métal côtoient des cuves connectées à de multiples compteurs électroniques.

– Ma fromagerie, explique Michel. Pour la chaîne du froid, il y a un générateur, branché sur la pompe de la rivière.

– Heureusement qu’on a Olivier, ajoute Alexis. Notre ingénieur en hydraulique. Il faisait des barrages pour EDF.

– Tenez, dit encore Michel.

Il leur tend des gants et des surchaussures de laboratoire. Même Alexis couvre donc ses pieds nus. Puis ils vont vers la porte du fond.

La lumière est aussi blanche et des frigos aux portes vitrées sont remplis de fromages. Mais au fond de cette deuxième salle, des tables sont couvertes de tubes, de bacs et d’ordinateurs.

– On ne va pas dans la dernière salle, déclare Michel. Elle est bien trop sécurisée, et carrément dangereuse. Mais enfin, nous y voilà.

– A quoi ? demande Matthieu.

– A ce qui va contribuer à vraiment tuer sept milliards d’humains.

Maintenant, l’inoffensif cynisme parisien de Matthieu ne peut plus survivre. Maintenant, il a besoin de comprendre. Ainsi, devant les tubes et les machines, Michel lui expose gravement leur plan, tandis qu’ Alexis sourit de l’effroi croissant de son petit frère.

– Les patrons et les banquiers, explique Michel, vont vouloir repartir comme avant. Avec leurs larbins de la politique et du journalisme, ils vont demander tous les sacrifices aux peuples, ce qui causera bien sûr un désastre social. Mais ce n’est même pas le plus grave : la pollution va s’aggraver, les abeilles mourront, les ressources s’épuiseront, et en bref, la Terre deviendra de bombes et de mort. Mais il faudra dix ou vingt ans pour arriver à ça : il sera trop tard pour réagir, pour garder seulement quelques zones vivables.

– La seule solution, souligne Alexis, est d’accélérer ce processus, pour garder une petite chance. Il vaut mieux une Terre d’un milliard d’habitants, que la fin des hommes et de toute la vie.

– C’est ça, poursuit Michel. Et le virus est apparu comme une véritable opportunité. Il a tout arrêté sur Terre. Il a même eu des effets positifs : la limitation de la pollution ; un petit peu de solidarité ; la conscience de ce qui est essentiel, la nourriture, l’école, la santé, et la liberté ; et à côté, la conscience que des tas de boulots ne servent à rien. Ça ouvre une voie pour changer le monde ; pour qu’il soit un peu à l’image de ce qui existe déjà chez nous.

– Et sur ce sujet, dit Alexis, figure-toi on s’est engueulés, dans les onze villages. Des tas de copains pensaient qu’on pouvait faire confiance à la prise de conscience des gens. Que plus personne ne voudrait revenir aux modèles d’avant, à la religion de la croissance, au productivisme destructeur, au consumérisme criminel.

– Tu parles ! reprend Michel. Attendre la prise de conscience des gens, c’est comme attendre que Dieu revienne sur Terre. Les puissants demeurent les puissants. Si tout s’effondre, ils prendront un avion pour une île perdue, où ils auront envoyé tout le nécessaire. Et en attendant, ils imposeront leur austérité pour continuer leurs saloperies. En calmant les peuples avec des cacahuètes : du pain et des jeux, c’est toujours la même histoire.

– Alors, dit Alexis, le virus nous a montré une solution. Et on a décidé d’aider cette dynamique. Pour que tout s’effondre le plus vite possible. Qu’il y ait de vrais changements, un vrai effondrement, un point de non-retour avant que la Terre crève.

Matthieu réagit enfin, furieux ou paniqué de ce qu’il croit comprendre :

– Vous avez donc créé le virus ?

– Mais non, frangin, on n’est pas des tueurs. Tu nous a regardés ? Ce n’est vraiment pas notre style.

– On a juste isolé le virus, explique Michel. Bien après qu’il s’est diffusé. Mais tu vois la porte, la pièce interdite : elle est remplie du Mal ! Dans sa version mutante : pour l’instant, il est ridicule, il n’a guère tué qu’un humain sur mille ; mais là, ça va être fort ! Et il y a des copains qui savent s’y prendre : ils bossaient chez Sanofi, avant, ce sont des génies en chimie qui tue.

– Et l’idée, conclut Alexis, c’est de le lâcher partout dans le monde. Pour sauver la Terre tant qu’il est encore temps.

À présent, Matthieu est assis tout seul sur un banc de pierre, dans le jardin du presbytère. Les villages s’étagent devant lui, de colline en colline ; à l’horizon rougeoie une ville, qui ignore tout ce qui l’attend ; auparavant, une fumée dense, dessinée par la lune, doit être celle de la centrale, qui fonctionnera jusqu’à la fin.

Matthieu s’est enfui du laboratoire. Il fume maintenant dans le silence, ou plutôt : dans les sons de mulots et de hiboux, ou de bétail dans ses enclos, et aussi, au loin, étouffée, la fête de la cour de l’école, où les guitaristes ont laissé place à un petit groupe de rock alternatif – aidé sans doute d’un générateur.

Juste avant le jardin de l’église, il a aperçu sa fille dans un chêne, à quatre mètres du sol, avec les garçons de son frère : déjà une paysanne, pour qui Paris ne sera rien. Il n’est pas allé lui parler. Elle se débrouillera mieux que lui ; peut-être même devrait-il la laisser ici, le temps qu’à Paris il réunisse les affaires dont il aura besoin pour s’installer ici pour toujours, puisqu’il ne voit plus d’autre solution. Il est allé tout droit sur le banc de pierre du dix-septième siècle. Il contemple l’horizon français et son passé qui s’est écroulé.

En fumant ainsi, il se souvient de l’avant-dernier jour avant le grand enfermement. Une journée au bureau à peaufiner avec Cyrille le projet de solution Cloud 3.0 pour le marché Entreprises : une futilité extraordinaire. Puis, dès 17 heures 30, il était parti rejoindre Marielle place de Clichy, vrombissante de bouchons urbains. Ils étaient allés chez un disquaire et dans une épicerie italienne faire des emplettes de l’ancien monde. Puis, à 19 heures, ils avaient retrouvé deux copains pour boire l’apéro, auxquels il avait fait la bise sur les joues, comme cela se faisait en ce temps-là. Serrés dans la salle avec cinquante autres clients, ils avaient bu du chardonnay en râlant contre les cheminots dont les grèves freinaient le dynamisme des entreprises modernes. Enfin, à 23 heures, ils avaient retrouvé la baby-sitter assoupie sur le canapé et qui avait raconté qu’Isis s’était montrée charmante, bien qu’elle eut du mal à quitter sa tablette.

Le jour suivant fut identique. Mais le lendemain, le chef de l’État officialisa l’état d’urgence sanitaire. Il fallut s’enfermer chez soi, Matthieu télétravaillant à son projet de solution Cloud. On prenait maintenant l’apéro au balcon, au-dessus de la rue vide. Mais après une semaine, Marielle toussa ; trois jours plus tard, des ambulanciers vinrent la chercher ; huit jours encore et elle mourut ; on l’incinéra sans que Matthieu ait le droit de venir.

Il a fallu s’occuper d’Isis, la nourrir et lui faire l’école, lui expliquer pour sa maman. Plusieurs mois se sont ainsi passés. Le projet Cloud était arrêté : s’ensuivait le chômage technique, puis le chômage tout court. Matthieu notait dans un fichier Excel le nombre de morts quotidiens en France, en Italie et aux États-Unis, traçant des courbes désespérantes. Même le printemps au-dessus des toits ne l’a pas ému. Pour ses apéros devenus solitaires, au balcon donnant sur la rue, il observait moins le vide des rues que l’invisible présence du Mal.

Aussi, quand les courbes sont enfin descendues et qu’on a eu le droit incroyable de sortir ailleurs qu’au Franprix voisin – quoique masqué et sans bistrots, restos et bords de Seine – il a logiquement désiré souffler deux semaines loin de ce mouroir et a entassé des fringues dans deux grosses valises, traversé en taxi la ville, passé les contrôles à la gare de Lyon, et répondu comme il pouvait aux questions mignonnes de sa petite fille.

Il a surtout désiré fuir l’excitation des Parisiens désireux de rebâtir le monde d’avant, dans une aberrante illusion nerveuse. Ce n’étaient pas seulement des hommes, qui étaient morts, c’était le rêve de la modernité.

Or, depuis le labo de Michel, ce qu’il redoutait est une certitude : la reprise sera très brève, la chute sera dix fois plus grave. L’horreur de rentrer à Paris dans douze jours à peine est devenue un pur cauchemar : un mois suffira pour qu’à nouveau, il soit enfermé ; les morts dépasseront les limites connues ; se nourrir sera vraiment difficile, certains se jetteront de leur fenêtre ; et Matthieu en connaîtra les causes sans pouvoir rien dire, et ce savoir ne le sauvera pas.

Un hibou hulule un peu plus loin. Des chauve-souris s’envolent d’un arbre. Matthieu se retourne : c’est son frère, qui avance pieds nus sur le gravier sec, une bouteille de gnôle à la main, avec son énorme sourire impossible.

– Tu marques le coup, frangin ? C’est normal, tu sais. Ça me noue encore parfois le bide.

Il s’accroupit devant le banc. Matthieu saisit la bouteille et s’avale une lampée brûlante.

– Le pire, dit-il, c’est que je ne vous en veux même pas. Et même, je vous comprends. Je suis surtout furieux contre le crétin que j’étais.

– Mais le mieux, c’est que, va savoir : il y aura peut-être une prise de conscience. Sans que le monde soit à notre niveau, bien sûr ! Mais l’instinct de survie fera que tous les pays arrêteront ce productivisme, relocaliseront les usines, que les gens voyageront moins… Il n’y aura peut-être besoin que de cinq milliards de morts !

Ils se taisent à nouveau. Ils écoutent le hibou et les mulots dans les bosquets. Ils contemplent la plaine et la ville. Matthieu reboit une belle lampée, et Alexis reprend :

– Allez, frangin, on y pensera demain ; maintenant, on y retourne !

Ils repartent ainsi vers la fête dans la cour de l’école, avec la musique et les rigolades, les gosses dans les arbres et la bière trouble, la Renaissance de l’humanité.

– Dis Papa, demande Isis, tu me feras un arc, pour que j’aille chasser ?

Il la contemple, barbouillée de terre ; et il la hisse sur ses épaules, éclatante d’un rire terrifiant.

Biographie

Originaire de Nancy, Pierre Brasseur écrit un premier roman en 2002 après avoir quitté l’éducation nationale. En 2011 est publié Je suis un terroriste. Cette année, il signe un polar d’une ironie cinglante, questionnant l’action politique et la révolte des classes : Attentifs ensemble, chez Payot et Rivages.