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Mon ami terrier

PAILLARD Jean-François

mon ami terrier 

…prétend conseiller l’Humanité avant que tout ne retombe dans l’oubli 

Un jour, à la suite d’un enchaînement de circonstances dramatiques (et entre nous tellement invraisemblables que je renonce d’emblée à vous les exposer en détail ici : vous me prendriez pour un toqué mythomane !) à l’issue desquelles la France, mon ami Terrier et moi-même, nous sommes obligés par décret gouvernemental et sans aucun training préalable de mener at home une existence d’anachorète dédiée à la prière, l’Eucharistie et la manuellisation d’objets principalement numériques, je me réveille d’un sommeil de poisson anophtalme et je retombe dans ce délire hallucinatoire qui me fait croire que je serai claquemuré pour toujours dans le 2-pièces cuisine que je loue au dix-huitième étage de la tour Champfleuri de la ZAC de Notre-Dame-du-Bon-Secours de Jouy- en-Val. 

La pensée vite transformée en conviction, que ma journée se résumera à une suite sans queue ni tête de tentatives d’évasion avortées (comme celles consistant à lire le livre assommant, à bricoler l’objet inutile, à exercer le fessier mollasson et/ou à ingurgiter la boisson délétère pour en revenir fatalement au tripotage hébété du bazar « communicant » qui me mènera tout naturellement à la sieste culpabilisante, laquelle me coûtera la nuit insomniaque avant que ne vienne le sempiternel jour d’après, le tout ponctué de vaines querelles avec l’ami Terrier qui déboucheront sur les éternelles questions de savoir si oui ou non le gouvernement et les groupes pharmaceutiques qui le phagocytent (ou non) sont gros d’une Révolution à venir pour avoir détruit (ou non) le système hospitalier national et ignoré (ou non) que le port du masque en papier crépon ainsi que l’absorption de jus de bouleau à la chloroquine étaient vitals (ou non) pour la santé des Français et des Françaises : indécidables arguties qui déboucheront sur les éternelles questions d’argent, lesquelles m’amèneront à constater que je n’ai pas encore vu le début du commencement de la couleur du portefeuille de mon ami Terrier depuis qu’un certain mardi 17 mars à douze heures pile, il a surgi hors de la nuit en hurlant et s’est affalé sur mon canapé d’où il n’a depuis pas bougé d’un cil ni rien émis d’autre que des ronflements tapageurs ponctués de râles grotesques, de toussotements ridicules et de calomnieuses mercuriales destinées à salir en priorité le président de la République, sa femme, son Premier ministre et moi- même) achève de me démoraliser complètement. 

J’en suis à concevoir l’idée folle et somme toute fort raisonnable de me jeter par la fenêtre pour faire cesser ce cauchemar, quand mon ami Terrier fait ce geste théâtral de me retenir par la manche, et, sans respecter la distance de sécurité imposée par le gouvernement, a le front de me lancer cette incongruité au visage : 

« …As-tu jamais pensé à ce qui se passera après ? – P-pardon ? émets-je, interloqué par tant de manque d’à-propos. – Le monde d’après…, poursuit mon ami Terrier comme sous l’effet d’une idée fixe et pourtant insaisissable. A ton avis, Laverdure ? Comment sera-t-il ? Plus grand ou plus petit ? Plus gentil ou plus méchant ? Plus sucré ou plus salé ? Plus vide ou plus plein ?… » 

À ces questions qui résonnent sans rime ni raison dans mon cerveau délabré, je ne puis que repartir d’une douloureuse grimace. 

Braquant son regard aviné vers les cieux ahuris, mon ami Terrier s’exclame alors : 

« Allons ! je vais te le dire, puisqu’il faut bien que quelqu’un s’y colle. Quand le monde d’après n’abritera plus que la mousse puante, l’algue bleuâtre et l’eucaryote mollasson, il ne sera rien et ce qu’il s’y passera équivaudra à rien, car aucun humain ne sera plus là pour le faire naître à l’existence. 

– Ah ben beuh hé… », fais-je mine d’opiner à cette lapalissade. Tout à son raisonnement fuligineux, mon ami Terrier ajoute : « À ce propos, mon bon Laverdure, rappelle-toi que la dite Terre n’a quasiment jamais porté d’hominoïde au cours de son existence, pas plus qu’elle n’en portera pendant son interminable agonie : la présence de l’Homme sur son sol n’aura été qu’une parenthèse furtive dans sa vie rabougrie de planète en toc ! » 

Je veux rétorquer quelque chose, mais mon ami Terrier m’a déjà saisi le bras : « Vois mon ami ! m’aveugle-t-il d’une myriade de postillons odoriférants, vois cette Terre innommée qui ne subsiste déjà plus qu’à travers le regard aveugle du scorpion jaune, de la blatte rouge et de la bactérie versicolore ; imagine-la, cette Terre, imagine-là presque aussitôt rendue à la métamorphose strictement physico- chimique et représente-toi, l’ami, représente-toi sa fin implacable, quand, dans une minuscule poignée de milliards d’années, le soleil parvenu à l’état de géante rouge l’avalera tout rond comme le caméléon fait du moucheron. À ce stade, l’animalcule faiseur-de-dieu(x) qui eut droit à sa misérable existence l’espace d’une fraction de seconde aura disparu depuis si longtemps, lui, ses désirs de grandeurs et ses sacs en plastique, que, s’ils avaient encore existé, les savants humains eussent pu dire avec une marge d’erreur raisonnable : depuis toujours. » 

Comme vous pouvez l’imaginer, j’ai cessé d’écouter les galimatias de mon ami Terrier. 

Mais celui-ci n’en a cure. Produisant un crayon de sa poche, le voici qui macule à présent la nappe en papier de biffures arithmomanes : 

« Si mes calculs sont bons, me souffle-t-il au bout d’un instant qui me parut durer un siècle, cela signifie que pendant 99,99999375 pour cent du temps de son existence, la Terre n’aura hébergé aucun humain ni aucune de ses pollutions diurnes et nocturnes. Ce qui équivaut à dire, poursuit mon ami Terrier, que si l’on réduit l’existence de la Terre à une année, l’espèce humaine et sa croyance puérile en un dieu et/ou une science lui garantissant sa perpétuation n’auront « existé » 

que pendant deux secondes… S’agissant de l’invention et de la pratique de l’écriture, autrement dit de l’entretien de la mémoire de tous les tristes sires qui nous font croire depuis l’aube de l’Humanité combien il est important qu’on l’entretienne, sa durée n’aura pas dépassé un dixième de seconde… Pendant un centième de seconde, la dite Humanité est passée de l’an mil au smartphone… Quant aux génies incontestés qu’ont pu être en leur temps Rembrandt, le pape Benoît XIV, Picasso, Einstein, le malheureux Jean-Luc Godard, Trump ou nous-mêmes : ils n’auront vécu qu’un tout petit millième de seconde. » 

Il y a ce moment de silence au cours duquel je me surprends à échouer à calculer combien ce silence aurait duré si la Terre avait été éternelle. 

L’ami Terrier me jette à nouveau son regard de fou : « Et pourtant, il y a l’incontestable réalité du miracle ! » J’ai à peine le temps de ne rien comprendre à ce que mon ami Terrier voulait dire par là, qu’il ajoute : 

« Ne le sens-tu pas, ce miracle ? – Miracle ? Q-quel miracle ? bafouillé-je. – Celui-là même qui me transperce de part en part autant qu’il te transperce, toi, Laverdure, et à travers toi, ce miracle qui vous transperce tous et toutes, ô lecteurs et lectrices qui lisez ces mots expulsés à l’instant de ma bouche : cet impossible miracle, vous dis-je, qui veut que, bien qu’il n’ait aucune chance d’avoir lieu, il a pourtant lieu, puisqu’il a réellement lieu ! 

– Mais qu’est-ce qui a lieu ? m’exaspéré-je. – Ce qui a lieu, Laverdure ? C’est que je suis en vie et que tu l’es toi aussi, de même que celles et ceux qui lisent en ce moment ces mots tandis que court sur la ligne courbée du temps ce milliardième de milliardième de seconde qui nous fait éprouver cet incroyable ici et maintenant que je me plais à étirer comme une chaussette en retardant à loisir ce moment magique où je vais te souhaiter… » 

Soudain, Terrier plonge dans un vertigineux silence, comme si ses mots l’avaient mené malgré lui au bord du précipice. 

« Me souhaiter ? en suis-je à geindre d’effroi. Me souhaiter quoi ?… – Te souhaiter quoi ? paraît se réveiller mon ami Terrier. Mais sacrebleu ! Te souhaiter, me souhaiter, vous souhaiter, souhaiter à l’Humanité toute entière d’agir sans attendre

– Agir sans attendre, d’accord ! Mais pour faire quoi ? », chipoté-je. Mon ami Terrier s’ébroue. « Eh bien… C’est évident… Pour… », marmonne-t-il. Mais voici que sa tête dodeline, voici qu’elle gîte de droite et de gauche avant de s’affaisser sans crier gare sur son épaule ! 

Déjà, un ronflement obscène s’échappe de sa bouche. «…Terrier ? » Mais non. Terrier ne répond pas. Terrier s’est endormi. Terrier dort comme un chérubin. 

C’est ainsi que je ne sus jamais ce qu’à cet instant précis mon ami Terrier, souhaitait, qu’agissant sans attendre, l’Humanité fasse de sa fugitive existence avant de disparaître à jamais. 

Il me confiera plus tard qu’il a tout oublié de cet épisode, lequel était « de toute façon sans conséquence spéciale », puisqu’il « allait être condamné comme tout le reste à l’oubli. » 

Tel est le genre de privautés que mon ami Terrier s’autorise avec le monde. 

Jean-François Paillard

Biographie

Franco-suisse né en 1961, il grandit entre la banlieue parisienne et les Etats-Unis, et vit maintenant à Marseille. Journaliste, vidéaste, écrivain actif dans plusieurs genres et disciplines des sciences sociales, il signe également deux polars chez Asphalte, dont L’Affaire suisse (2019).

Derniers écrits (bientôt tombés dans l’oubli) :
L’Affaire suisse, roman noir (suite du Parisien), Asphalte éditions, 2019
Le Parisien, roman noir, Asphalte éditions, 2018 ; réédition. « Folio policier » no 895, 2019
Les Scandaleuses Privautés de mon ami Terrier, poésie, Ed. territoire3, 2017
Mon ami Terrier… met mon couple en péril, poésie, Ed. territoire3 , 2017
Mon ami Terrier… aggrave son cas, poésie, Ed. territoire3, 2017