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Déplacé par le souffle

GIRAUD Thomas

Comme un couteau déplacé par le souffle 
Les montagnes sortent à peine de terre

André du Bouchet

Le train avançait dans la fin de la nuit, mollement. Il grimpait la montagne. Entre les bruits des aiguillages, les coups de sirène dans les tunnels, les respirations de mes voisins, mes glissades sur la couchette, il n’y avait aucun espace pour trouver trouver le sommeil.  

Je n’avais pas connu grand-chose et dans ce cas-là, sans modestie aucune, on ne sait rien de ses lacunes, de ses inconsistances, ce qui ne m’empêchait d’avoir une certitude. Celle-ci s’était construite dans un mélange d’émotions indomptées, d’intuitions et de souvenirs probablement habilement réorganisés. Autour de moi, il me fallait des odeurs et des lumières de ce Finistère, le nord, quand l’ouest et le nord se partagent tout ; elles étaient grises, émeraudes, pastels, pas très marquées, mesurées ; elles sentaient le sel, le goémon, le vent surtout. C’était le bord de mer Il y avait du granit. Il n’y avait de place pour la lumière que par éclats, dans des rayons qui traversent des nuages de pluies, des nuages comme des arbres, enracinés. C’était beau, c’était rude, ça donnait le goût des choses qui se méritent. J’aimais ça. J’aimais sincèrement cela et puis probablement, j’aimais ça, aussi, car d’un naturel un peu alarmé je m’étais conformé à ce que l’on me disait du beau et du moins beau. Chez moi, on avait des goûts et des dégoûts facilement. Il fallait marcher ici les jours de pluie, là-bas quand le soleil se couchait tard. On se baignait sur cette plage quand la marée était haute à midi et celle-là pour l’après-midi. On devait aimer cela. On ne pouvait pas aimer impunément à sa façon. 

On m’avait appris à faire, sans outrance. 

Je pensais que c’était près de la mer, de celle-ci, et pas d’une autre, que je voulais vivre. Je voyais déjà quelle vie je pourrais y avoir même si plus le temps passait moins les chances que je puisse concrètement y vivre, au moins avant une retraite incertaine, étaient faibles.

Au hasard de quelques jours, d’une succession de rencontre qui mêlait la géographie, l’art, le vin et l’anarchisme, je me suis retrouvé en descendant du train de nuit, au petit matin, épuisé, encore plein de mes pensées sur la mer, devant des montagnes moi qui n’en avait pratiquement jamais vues. C’était la première fois depuis presque 30 ans que j’en revoyais, c’était mai. Je suis sorti de la gare et dans une immobilité sans vent, le ciel, d’un bleu brusque, d’un bleu sidérant pour moi qui était habitué à ces bleus lavés et clairs, était déchiré ; sûrement pour être mieux dessiné par les montagnes et donc mieux admiré. Étendues, comme couchées, en veille, les montagnes étaient pleines de mouvements et de murmures retenus. Blanches sur le dessus puis grises, marrons et vertes. Je suis resté sans rien dire, la lumière était folle. Je découvrais. Enfin, je le croyais alors que c’est le monde qui se découvrait pour moi. Tout à coup j’ai respiré, je suis entré avec mon ventre, avec ma bouche, avec mes yeux dans un paysage qui ne me disait rien mais tout en même temps. Jamais je n’avais existé de cette façon-là avant. J’étais tenu par le haut, droit et fièrement en relation avec le sol. Je tombais amoureux.

Biographie

Thomas Giraud est docteur en droit public et romancier. Il est l’auteur de trois romans parus aux Editions de la Contre-Allée, dont son dernier Le Bruit des tuiles sur l’expérience de Victor Constant, ingénieur économiste et polytéchnicien français qui, en 1855, tenta de créer un projet de vie en communauté inspirée des phalanstère.