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Dilemme

MONGIN Martin

Michel Buccin roulait à vive allure sur la D778, entre Loudéac et Josselin. Il connaissait bien cette portion de départementale, qu’il empruntait au moins une fois par semaine pour aller voir l’un de ses meilleurs clients, installé dans la zone industrielle de la Rochette.

Le paysage défilait à sa droite et à sa gauche, mais il était concentré seulement sur l’asphalte qui déroulait sa bande noire devant lui.

Au lieu-dit « les Forges », il y avait une grande ligne droite qui courait sur presque cinq kilomètres. En s’y élançant, il repensa à son rendez-vous de 11h15 et il appuya encore sur la pédale de l’accélérateur.

Les pensées erraient dans son esprit quand il détecta la présence d’un feu tricolore de chantier, posé sur le bas-côté, au milieu de cette grande ligne déserte. C’était la première fois qu’il en voyait un à cet endroit ; mais l’instant d’après il réalisa que le feu était rouge et il pila brutalement. 

Les pneus crissèrent sur la chaussée, sa ceinture de sécurité se tendit et la voiture s’immobilisa. 

Il regarda la campagne autour de lui. Nulle part il n’y avait la moindre trace de travaux en cours.

Michel Buccin attendit quelques instants en tapotant nerveusement sur le volant, mais le feu ne semblait pas spécialement disposé à changer de couleur. Alors il trépigna sur son fauteuil, chaque seconde qui passait lui faisant perdre un temps précieux.

Il n’aperçut pas tout de suite les panneaux indicateurs. Encore une fois, c’était une route qu’il empruntait une fois par semaine – il la connaissait mieux que ceux qui l’avaient faite. Il savait donc qu’après ce feu de signalisation tombé du ciel, la D778 continuait en ligne droite sur deux bons kilomètres, avant de se déporter légèrement vers le sud à l’entrée de Josselin. 

Mais en relevant la tête, il découvrit avec stupéfaction qu’à quelques dizaines de mètres devant lui, la route se divisait en deux. Il écarquilla les yeux. De chaque côté, un grand panneau blanc, taillé en flèche, pointait vers les lointains. Sur celui de gauche il lut « Le Mondavant » et sur celui de droite c’était « Le Mondaprais ». Ça lui parut complètement dément. Il n’avait jamais entendu parler des deux patelins en question, mais surtout il ne voyait pas comment un tel embranchement avait pu sortir de terre comme ça du jour au lendemain. 

Michel Buccin observa à nouveau le feu de chantier. Parfois, sur certains modèles, une sorte de chronomètre décomptait les secondes qui restaient, mais celui-ci n’en avait pas. Il regarda sa montre. Ça faisait presque dix minutes qu’il était immobilisé là – et il repensa à son client, qui devait s’impatienter dans son bureau. Un instant il songea à brûler le feu rouge. Après tout, la route était parfaitement déserte, et aucune voiture de gendarmerie ne semblait patrouiller dans les parages. Mais repensant à cette patte d’oie qui avait brusquement surgi devant lui, il se souvint qu’il n’avait aucune idée de la direction à suivre. Il se résolut à allumer son GPS et tapota sa destination sur l’écran. La carte s’afficha, lui indiquant que, depuis sa position, la D778 était censée filer tout droit jusqu’à Josselin.

Michel Buccin crut qu’il allait devenir fou. Il resta là un long moment, incapable de se décider.

Puis il se résolut à taper « Le Mondaprais » sur le GPS, puis « Le Mondavant » – mais aucune de ces deux localités n’apparaissait dans la base de données de l’appareil. 

Alors, à bout de forces, il oublia tout à fait le feu et décida de s’en remettre au hasard. 

Il redémarra, jeta un œil dans le rétroviseur et s’apprêta simplement à prendre à gauche, vers Le Mondavant. Mais alors qu’il passait la première et commençait à accélérer, il constata que, de ce côté-ci, le bitume était constellé de nids de poule et de plaques de goudron, sans compter ces grandes flaques d’huiles qui cuisaient au soleil – il allait ruiner sa voiture de fonction s’il passait par là. Alors il se dit que le sort avait choisi pour lui et, braquant vers la droite, il s’engagea sur la route du Mondaprais, dont le revêtement semblait beaucoup plus récent. Un profond sentiment de liberté s’empara de lui au moment où il se remit à rouler, et ayant provisoirement oublié son rendez-vous, il se demanda où cette voie nouvelle allait bien pouvoir le mener.  

Mais alors qu’il laissait enfin ce maudit feu derrière lui, il aperçut un reflet derrière une haie qui se trouvait au loin. Il freina et, plissant les yeux, il distingua deux voitures de police, tapies en embuscade. Des gouttes de sueur perlaient sur son front. Il fit lentement marche arrière, l’air de rien, et fut presque soulagé de retrouver le feu de chantier. Il regarda encore une fois la route de Mondavant, mais il songea que la chaussée n’était décidément pas carrossable. 

Le panneau indiquant « Le Mondaprais » semblait à présent le narguer de sa pointe blanche. 

Alors, pensant à ces flics prêts à le prendre en flagrant délit, il coupa le contact de son véhicule, regarda ce feu désespérément rouge et se résigna à attendre.

Martin Mongin

Biographie

Professeur de philosophie à Rennes, Martin Mongin a signé divers articles dans le Monde diplomatique et publié des essais politiques sous pseudonymes (Ed. Pontcerq). Francis Rissin est son premier roman (éditions Tusitala), sélectionné pour le Prix Amila-Meckert. On retrouve des chroniques de son livre ici.