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Et si on parlait d’Utopie !

RIOT-SARCEY Michèle

En ces temps d’enfermement contraint, quand tout échange direct est impossible, la voie de l’écriture est sans doute le moyen le plus adéquat pour faire entendre une réflexion que nous aimerions énoncer à haute voix auprès d’un public sensible à l’actualité de l’utopie. 

Mais qu’est-ce que l’utopie aujourd’hui ? Le mot, dévoyé, travesti, voué aux gémonies au cours des deux derniers siècles fut même identifié au totalitarisme. Pourquoi tant d’hostilité ? Pourquoi tant de discours déployés à l’encontre de l’utopie ? Pourquoi sa mort proclamée en 1989 est-elle parvenue à reléguer l’utopie au rang des idées malfaisantes, sinon illusoires, dès la chute du mur de Berlin ? L’utopie, au sens réel du terme, avait déjà été évacuée de l’histoire il y a près d’un siècle par les tenants de l’ordre libéral, tout en étant exclue de toute temporalité par les idéologues du socialisme scientifique. Afin de rendre son appropriation encore plus chimérique et dangereuse, les autorités néolibérales choisirent ensuite de l’identifier au communisme totalitaire après que la pratique utopique a été écrasée par la hiérarchie d’un régime destructeur d’idéal dans les années 1920. L’URSS s’érigea, en effet, à l’encontre des expériences des premiers soviets dont l’auto-organisation permit d’esquisser une démocratie insurgeante, selon l’expression de Karl Marx. L’émancipation renaissait alors, pour un temps très court, après avoir été malmenée par les tenants de l’ordre libéral autant que par les avant-gardes auto-proclamées qui cherchèrent à incarner la conscience ouvrière en imposant une vision du monde à la mesure de leurs ambitions, mais en décalage complet avec le quotidien des femmes et des hommes « assujettis aux nécessités de la vie », pour reprendre l’expression empruntée à Hannah Arendt. L’idéologie se substituait à l’utopie, et l’idéal émancipateur était jeté dans les oubliettes de l’histoire.  Les avant-gardes successives firent des ravages au cours du XXe siècle notamment pendant la guerre civile espagnole en 1936, où l’esprit utopique, réveillé par les associations autogérées qui étaient entrées en résistance, fut pourchassé systématiquement jusqu’à la mort. 

À rebours de la philosophie politique, Miguel Abensour a su retrouver les significations d’origines des mots utopie et émancipation. Défricheur de la pensée critique et diffuseur de la théorie critique à travers sa collection chez Payot, il constata qu’: « une société sans utopie, privée d’utopie est très exactement une société totalitaire prise dans l’illusion de l’accomplissement du retour chez soi ou de l’utopie réalisée ». L’utopie n’est pas « un modèle », pas même une « solution parfaite » écrit-il, mais aux yeux de tous ceux et celles qui l’adoptent, elle est une nécessité, et donc un mode d’être pour tout individu en quête de pouvoir agir au présent afin d’anticiper sur le monde de demain. Or, ces deux derniers siècles, les autorités ont choisi de confondre le faire selon les directives de ceux qui savent avec l’agir pour soi selon l’utilité commune. 

Mais face aux offensives de ces deux derniers siècles les ennemis de l’utopie, les pourfendeurs d’idéaux ont amené nos contemporains à perdre le sens et la mémoire de la liberté réelle. 

Au XIXe siècle – siècle de l’utopie, siècle d’insurrections – Liberté désignait le pouvoir d’agir dans tous les domaines, selon les vœux des acteurs/insurgés du temps et dont l’idée fut déployée dans les premières décennies du XIXe siècle par un maître de l’utopie, Pierre Leroux. Utopie, socialisme voire communisme, s’entrelaçaient si bien que des penseurs de la liberté comme Heinrich Heine ont pu imaginer que la venue du communisme était inévitable et devait suivre l’installation de la « vraie » république ». Balzac lui-même l’a craint dans les années 1840. Il fit partager, à ces lecteurs, sa peur d’un communisme qu’il voyait comme la suite logique de la Révolution de 1789.

Utopie et émancipation se sont confondues en un temps où précisément « l’émancipation des femmes et du peuple » était à l’ordre du jour et en bonne place dans les colonnes des journaux et des manifestes des années 1830, avant que ne naisse l’idée concrète d’une république démocratique et sociale à laquelle aspirèrent les révolutionnaires de 1848.  En 1871, cette république « vraie » démocratique et sociale fut même brièvement mise en œuvre pendant les quelques semaines que dura la Commune de Paris. 

Aujourd’hui, l’idée d’émancipation ressurgit hors du cercle des élus à l’intérieur duquel sont confinés les tenants de l’ordre social et où dialoguent les représentants d’un monde révolu, l’utopie renaît dans sa signification d’origine, tout en étant concrètement mise en œuvre par des associations et des collectifs contraints à la résistance permanente. 

Les « prolétaires » des années 1830-1848, en Angleterre comme en France, ont inventé l’utopie moderne ou plutôt une modernité créatrice qu’il faut opposer à la modernité destructrice, qu’engendrèrent les idéologues du progrès. Ces prolétaires surent interpréter les thèses des utopistes de Charles Fourier à Saint-Simon en France et de Robert Owen en Angleterre en les adaptant aux situations concrètes ; l’usage critique des doctrines émancipatrices était alors très empirique. Ils en transformèrent le contenu en l’actualisant. Ainsi donnaient-ils à comprendre une réalité sociale assez éloignée des idées que véhiculaient les théoriciens réformateurs en mettant au jour un dispositif de domination constitutif de nos sociétés. C’est pourquoi eux/elles tout comme leurs successeurs furent inlassablement combattus. L’utopie représentait l’espérance d’un devenir possible. Un avenir presque immédiat. En se projetant dans un monde idéal mais accessible, ils accédaient à un ailleurs parfaitement compatible avec l’idée de liberté et d’égalité dont les autorités libérales du temps se réclamaient et qu’elles confisquèrent. Ce moment d’auto-organisation aussi éphémère soit-il, je l’ai nommé « le réel de l’utopie » (titre de l’ouvrage publié en 1998). 

L’utopie est tendue vers un devenir concret, par rapport à une réalité dont la plupart des contemporains dénoncent les injustices et les insuffisances.  À tenir fermement cette perspective, on mesure l’efficacité mobilisatrice du réel de l’utopie. Autrement dit, l’utopie, portée par un idéal, se glisse dans une faille d’une société d’ordre mise à nue par l’expérience collective d’acteurs qui la combattent en se projetant concrètement vers un ailleurs au devenir infini. Ce réel de l’utopie fut celui des quarante-huitards qui rêvèrent d’une République démocratique et sociale, dont on a perdu la signification.

Aujourd’hui les pratiques associatives partout dans le monde, installées dans des lieux instables, tels des brèches, pour reprendre une expression de Miguel Abensour, n’en sont pas moins des espaces au sein desquels des expériences se déroulent et anticipent sur la société à venir en se réappropriant le pouvoir d’agir, synonyme de vraie liberté. 

Michèle Riot-Sarcey co auteure avec Jean-Louis Laville du Réveil de l’Utopie aux éditions de l’Atelier, février 2020

Michèle Riot-Sarcey co auteure avec Jean-Louis Laville du Réveil de l’Utopie aux éditions de l’Atelier, février 2020

Biographie

Michèle Riot-Sarcey est historienne, spécialiste des questions de féminisme, des révolutions du XIXème siècle ainsi que de la politique. Elle est professeure émérite en histoire contemporaine et en histoire du genre à l’université Paris Diderot. Elle est par ailleurs militante féministe.