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Il va falloir montrer les dents

VERNE Sébastien

Du sixième étage Yéléna voit la chienne, « Joe la lorgnette » c’est son maître. Yéléna a neuf ans aujourd’hui et sa mère vient de lui offrir une loupe pour son anniversaire, une belle loupe ronde qui grossit dix fois !  « Tu sais, lorsqu’on est enfermé, il faut savoir regarder ce qui est tout petit. » Yéléna aimait l’idée de vivre à hauteur des pâquerettes. « Bientôt nous pourrons sortir » lui avait gentiment susurré sa mère. Pour ses neuf ans, Yéléna voulait une amie. Mais une amie ça ne tombe pas du ciel. Au moins, elle pourrait descendre voir la chienne pour une fois. Sa mère l’a laissée descendre dans la cour caresser Miss, même si elle la sait infestée de puces, tout comme ce « Joe la lorgnette », un individu peu fréquentable.

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Confinées sur le dos d’une chienne, leurs conversations allaient bon train mais elles restaient prudentes.

 « On peut sortir ? »

« Non pas encore »

 « Virus est à l’étage, avec la petite »

 « Moi, je suis certain qu’elle s’en sort à merveille ! » Perlipope, s’en remettait au destin. De son côté Buzz ressassait toute cette débandade… « Ça devait pas finir comme ça cette histoire ! Fini le spectacle  ça rapporte rien qu’il avait dit Joe ! C’est lui qui nous a foutu là-dedans ! »

Joe la lorgnette, en effet c’est lui qui a mis un sacré bazar dans ce cirque. Lorsqu’il était en colère, il l’appelait « fonds de commerce. » Pauvre Miss, la chienne ne méritait pas ça… Il fut un temps pourtant où les choses étaient plus faciles, il suffisait de se poser sur la place, de se gratter un peu et la foule se pressait, c’était le bon temps, ça, faire spectacle, c’était simple !

Les puces savantes, c’était un numéro unique, des générations de puces, l’aristocratie d’une espèce, c’était d’abord l’idée géniale d’un baron désœuvré dans les hautes montagnes de l’Oural près du Kazakhstan, au siècle dernier. Il avait créé le premier numéro de puces savantes. Les puces avaient voyagé et inondé les grandes capitales, tout le monde se pressait pour voir les puces savantes du baron. Malheureusement, les années passant, le public s’était lassé, le spectacle est en passe de tomber dans l’oubli. 

On ne se penchait plus sur le petit cirque rouge et blanc, finis les numéros de jongleurs, les trapézistes,  la puce Hercule qui soulevait cent fois son poids.

Le cirque est en déroute, chacun serait forcé d’abandonner le navire, sauter sur le premier bas de pantalon, le premier collant qui passe, une basket, un escarpin, tout disparaitrait dans ce sauve qui peut. Les choses vont et viennent, elles ont une fin. 

Joela lorgnette était un incapable. Il avait fait main basse sur la troupe et l’avait mise en faillite. 

Sous les draps, Yéléna rêvasse, elle n’a pas sommeil ! Et d’ailleurs sa narine la chatouille. Elle renifle et passe le revers de sa main, ferme à nouveau les yeux. La démangeaison ne la quitte pas, ça se passe sous son nez, au-dessus de ses lèvres là où la moindre caresse est une intruse. 

Yéléna ouvre un œil, un point minuscule danse sur son pouce. Elle saisit sa belle loupe comme on chausse des lunettes et la bête est énorme ! Les deux se regardent. La puce, noire, en contre-jour, se levait sur deux pattes, elle sauta sur la petite fille et Yéléna, cherchant l’intruse sur son corps se mit à rire. Tirée à quatre épingles, de ses bottes vernis à son élégant chapeau, la puce curieuse écarte à nouveau les mandibules et semble attendre, sereine, l’attention de son public.

Spectacle ! 

En uniforme, de pied en en cape et derrière le verre grossissant, la bête minuscule effectuait d’étranges sauts, des saltos, quinze, vingt avant de retomber sur une patte et de saluer Yéléna en baissant son chapeau. 

C’est une succession de galipettes, des figures très compliquées, un vrai numéro de cirque, auquel ne manque que la fanfare ! Yéléna regarde ébahie  la parade minuscule et grandiose qui défile  sous ses yeux ! Pour son anniversaire ! Le show ! La puce curieuse virevolte, seule, inspirée. Yéléna n’en perd pas une miette à travers son nouvel œil de verre, Virus reprenait l’allure d’un pas cadencé, semblait saluer Yéléna, Yéléna cherche la puce, s’amuse à la suivre,  rit, le spectacle dure toute la nuit. C’est la grande histoire d’une amie minuscule. Yéléna, son amie la puce qui tombe du ciel, une fresque fabuleuse à hauteur de pâquerettes, où tout finit bien. Bientôt hypnotisée par les cabrioles, ses yeux pèsent une tonne maintenant et ses paupières sont lourdes, le spectacle est terminé, elle s’endort sur la loupe et ses rêves d’amis tombés du ciel. 

Au Matin, Elle en redemandait. Elle cherchait la puce, son amie, qui tomba dans son lait chaud. C’est la première fois que Yéléna lui sauvait la vie. Ce petit point noir à la surface, cette bestiole qui fait un peu peur, elle allait la sauver, ensuite elles rendraient visite à Miss et la puce retournerait dans les longs poils de la chienne, c’est mieux comme ça se dit-elle.

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Justement, au fond dans la cour, les puces, curieuses « Alors Virus, c’était comment là-haut ? »

  • Je n’ai pas eu cœur à la piquer et je crois qu’elle a aimé mon petit numéro 

« Moi aussi je peux lui faire le numéro de la puce canon »,  ça, c’est Buzz qui grognait et qui voulait voir Vegas. Pour la première fois depuis longtemps, les puces sentaient le vent tourner. Et, comme une trainée de poudre, …, un vent de folie saisit la troupe.

Reconstruire le cirque, repartir à l’aventure, saisir la chance ! Un courant d’air, une folie passagère et lorsque Yéléna sort sa loupe, quarante-sept puces, rangées, présentées, impatientes de montrer ce qu’elles savent faire, elles n’attendent qu’un signal.

Yéléna regardait ce petit monde, ébahie, les quarante-sept puces au garde à vous entre les oreilles de Miss, prêtes attendant un signal. C’est Miss qui s’en charge d’un « Wouaf ! » volontaire et joyeux. 

C’est une fanfare silencieuse, déambulation d’un cirque sur le dos de la chienne, les poils brossés, s’écartent sur la procession des troubadours, Buzz la puce canon, Hercule, la puce la plus forte du monde qui soulevait cent fois son poids, Yéléna les regardait tous défiler sous la loupe, c’était fantastique. Elle qui rêvait d’une amie… 

La bande sautait de toutes parts et lui faisait fête. Yéléna était un peu embarrassée de les quitter en plein spectacle mais sa mère l’appelait une seconde fois, il était temps de remonter. Yéléna s’est mise au dessin sur de grandes feuilles qu’elle colla sur des cartons d’emballage. Elle plia, coupa, dessina avec ferveur. A table voulait dire, soupe et loupe, Virus n’avait pas quitté son épaule.

Un petit cirque en carton prenait forme et Virus toujours sur son épaule, savourait, premier spectateur d’une œuvre en progrès. Après le diner, c’est avec ardeur que Yéléna se remit à l’ouvrage. CirquePuce, Tout était dit ! Un cirque, oui mais avec un spectacle, une histoire. Le spectacle de Yéléna, c’était autre chose… La fresque narrait l’histoire d’une petite fille qui vivait à hauteur des pâquerettes et qui se désespérait de ne pas avoir d’amis. Un jour, un oiseau tombe du ciel, blessé, la petite fille soigne le moineau. Une fois rétabli, il reprend sa liberté et s’en va. Ce sera un spectacle très émouvant avec des puces canons, des puces à force herculéenne, des numéros de voltiges audacieux. Yéléna allait reprendre le cirque en faillite, elle en ferait une pépite… Elle rêvait d’une pluie de pièces d’or tombant du ciel et des fenêtres, des gens ébahis, transformés par la joie du cirquePuce. 

Yéléna peaufinait son histoire, traitant de mille urgences à la fois, gardant ce monde en équilibre, et installant le cirque dans la magie de son histoire. 

L’infortuné oiseau avait trébuché, il était tombé du ciel. « Un accident, c’est toujours stupide » se répétait Yéléna. L’oiseau guérit vite. Yéléna pensait à un numéro de trampoline mais elle avait peur que ça ne tienne pas dans la valise. Un numéro de trampoline pour fêter la guérison de la fée, elle trouvait pourtant ça pas mal.

Puis changement de décor, il fallait penser à tout ! « Au matin, d’un battement d’ailes, l’oiseau réparé s’en va. » Yéléna pensait souvent au moineau, elle découvrait qu’un ami ça peut manquer. Yéléna passa la journée à peindre, bandes rouges, bandes blanches, parfaire le décor et elle fut satisfaite lorsqu’elle put ranger le tout dans sa valise ! Les puces répétaient sans relâche sous la houlette de Perlipope en metteur en scène et Buzz en vedette américaine qui tombe du ciel !

Très vite un spectacle vit le jour et il fallait songer à l’après. L’après c’était maintenant, il fallait attirer les spectateurs et ça promettait d’être compliqué. 

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« Attention Mesdames et Messieurs, dans un instant on va commencer, installez-vous bien gentiment!  Mesdames et messieurs !» Yéléna reprenait une rengaine de sa mère, elle disait que ça donnait du relief aux choses, Yéléna ne comprenait pas, mais la musique lui mettait la pêche !

Et c’est reparti, Yéléna au son du mégaphone en carton déboule des escaliers «  Attention Mesdames et Messieurs, dans un instant on va commencer et elle braille à tue-tête « S’il vous plaît, mesdames et messieurs, votre attention, A 5 heures représentation de Ciiirque Puuuce, un spectacle pour tous, une histoire vraie contée par d’incroyables puces savantes, vous les verrez en chair en os, en tournée mondiale le cirque puce, de passage dans votre cour, pour une représentation et une seule, et elle reprend « Yéléna et le Cirquepuce en tournée mondiale, de passage à Paris, rendez-vous dans votre cour ce soir à 17, heures avec le Cirquepuce ! » 

Yéléna déambulait les quatre étages en tapant le manche d’une casserole aux barreaux de la rampe. Dans un barouf de fou et à la cantonade elle invitait les habitants à venir découvrir « le spectacle grandiose du cirque puce, le cirque qui tient dans une valise ! »

En fait de triomphe, c’est les quolibets lancés de tous les étages qui lui tombaient dessus… « VA FAIRE TON CIRQUE AILLEURS ! », « YEN A MARRE DES SACS A PUCES » L’enthousiasme est douché et Yéléna remonte dans sa chambre avec sa valise, elle fait la tête « Et bien, si on ne veut pas de mon spectacle ici, j’irais le montrer ailleurs ! »

Malgré ce premier accueil mitigé, ils se sont entrainés, plus que jamais, décidés à raconter leurs histoires et montrer leur numéro dans le monde entier…New York, Tokyo, Moscou, Pékin, elle se voyait avec Miss dans toutes les grandes capitales à jouer « Cirquepuce » Elle sera « Yéléna et le Cirquepuce ». Miss était malheureuse en bas. Joe la lorgnette l’avait laissée courte sur la laisse.

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Le « Bientôt nous irons dehors » promis par sa mère et la télé tombe un 11 mai, un lundi. L’après, c’est pour demain matin ! Yéléna prépare sa valise et se met au lit.

 « Attention mesdames et messieurs… » Et là, chiens et chats, les souris, un iguane, les spectateurs prennent place. Une pie vient déranger deux tourterelles installées depuis bien longtemps. Yéléna reprend de plus belle, leur promettant l’inoubliable, des sentiments, une fresque d’amour et d’aventures, des grands espaces au pays des minuscules. Tous les animaux dansent devant ses yeux et les puces soulèvent dix fois, cent fois leur taille,  Virus en vedette internationale les gratifie d’un triple salto renversé avec réception sur patte avant, on envoie la puce canon qui s’en va retrouver un pays des oiseaux, au ras des pâquerettes, sur la place du village, une assemblée regarde en l’air et voit la puce s’envoler, apothéose, on applaudit de toutes parts, la première représentation publique du spectacle « au ras des pâquerettes » est un triomphe. 

L’après ressemble à un rêve… Mais bientôt, sorti de la foule, un homme s’approche, c’est Joe la lorgnette, il vient récupérer son cirque ! Yéléna regarde Miss «  Il va falloir montrer les dents ! »

Biographie

Sébastien Verne publie son premier roman Des vies débutantes aux Éditions Asphalte en 2019. Ce roman suit le parcours d’un photographe dans une « ode à la liberté et aux grands espaces américains. Parallèlement, il est enseignant d’anglais et formateur conseil.