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La littérature d’après

RUTES Sébastien

La littérature d’après

Actes du colloque « Littérature déconfinée : écrire après la pandémie  »

Avant-propos

par Saturnie Besset (coord.)

Le 14 mars 2023, date anniversaire du premier confinement lié au COVID-19 dans notre pays, s’est tenu à l’Université du Vivre-Ensemble le colloque international « Littérature déconfinée : écrire après la pandémie », à l’initiative du CREM (Centre de Recherche sur les Ecritures du Moi) et du GILEM (Groupe d’Investigation sur les Littératures En Marche). Il s’agissait d’explorer pour la première fois, depuis une perspective transgénérique et pluridisciplinaire, les questionnements et les poétiques nées de l’expérience de 2020, ainsi que les nouvelles tendances éditoriales qui ont bouleversé le marché du livre. Le volume que le lecteur tient entre les mains est le produit des échanges qui se sont tenus au cours de ces deux journées enrichissantes entre des spécialistes venus de six pays différents. Il réunit les principales communications présentées et un compte-rendu des débats, ainsi qu’une bibliographie de travail qui, nous l’espérons, servira de base à de futurs travaux doctoraux.

Avec seulement trois ans de recul, il est désormais acté que la crise sanitaire mondiale du printemps 2020 a bouleversé le panorama littéraire français comme aucun événement depuis la Seconde Guerre mondiale. En lien avec la métaphore militaire filée dès le début de la crise, l’expérience du confinement a provoqué ce que certains critiques n’ont pas hésité à nommer « trouble créatif post-traumatique » (Aubrée St-Sentis, 17). La notion est contestée par les psychologues, qui ont montré que, à de rares exceptions près, l’intégrité physique des auteurs n’a pas été menacée, condition nécessaire à l’apparition de cette affection nerveuse. Certains, alléguant que c’est le propre de l’écrivain de s’imprégner de l’état d’esprit de son époque, parlent désormais de « trouble créatif post-traumatique par procuration », concept efficace dans la mesure où la plupart des auteurs ayant survécu au naufrage du marché éditorial ont passé le confinement dans leur maison secondaire à la campagne.

Dans la conférence inaugurale qui sert d’introduction à ce volume, René Titubasse, professeur émérite de notre Université du Vivre-Ensemble et membre fondateur du CRLM et du GILEM, revient sur les bouleversements du monde éditorial à la suite de la crise, afin de poser un cadre paradigmatique à l’étude des changements de pratiques scripturaires post-COVID. Dans « Restructuration et recentrage du paysage éditorial français : bilan et perspectives », il commence par montrer, chiffres à l’appui, les deux conséquences directes des faillites de petites maisons d’éditions et de nombreuses librairies : réduction de la diversité de l’offre éditoriale (déjà amorcée avant la pandémie) et essor du livre électronique. Il en résulte un renforcement de la littérature mainstream bankable et une confirmation des auteurs déjà en place, les lecteurs recherchant des repères familiers dans cette période d’incertitudes, et les éditeurs des rentrées financières sûres et rapides en minimisant les risques liés à la nouveauté. La théorie du professeur Titubasse est que la politique éditoriale de saturation, qui consistait à publier de nombreux titres à petit tirage afin d’occuper l’espace marketing en espérant qu’un texte connaisse un succès suffisant pour couvrir, avec profit, les frais engagés pour les autres, a fait long feu, et que le nombre d’auteurs publiés est condamné à se réduire considérablement dans les années qui viennent.

C’est précisément à ce renforcement, parfois à la limite du pastiche, des tendances mainstream pré-COVID qu’est consacrée la première partie de ce volume.

Dans un souci chronologique, c’est d’abord Sabine Surettes, maître de conférences à l’Université des Deux Mers, qui s’intéresse aux tout premiers textes écrit « à chaud » et publiés dès la reprise des activités. Dans « Journaux, contre-journaux, anti-journaux et non-journaux : un très long moi(s) de confinement », elle commence par montrer que cette expression « à chaud », utilisée pour justifier les carences de textes qui se prévalent de leur immédiateté comme principal argument commercial, ne s’applique pas à des auteurs confrontés à une absence d’événements plutôt qu’à un quelconque événement dans le tourbillon duquel ils se verraient pris. Elle attribue par ailleurs à leur mauvaise conscience le développement des notions de « contre-journal », « anti-journal » et « non-journal » de confinement, consécutives aux polémiques initiales, avant d’en étudier les différences formelles avec le « journal » classique, qu’elle juge infinitésimales.

Dans « Dans les jardins de mon père, les lilas sont fleuris » (clin d’œil transparent à la Closerie du même nom), Ebert Saint-Sues, chercheur associé à la Section Interdisciplinaire sur les Littératures Impopulaires (SILI), s’intéresse aux motifs floraux dans les journaux de confinement, dans lesquels il voit un élément annonciateur de l’actuel mouvement de retour à la terre lié à la décentralisation et au développement du télétravail. Il suggère l’existence d’un « néo-bucolisme » amateur, parfois teinté d’éléments de fantastique involontaire, dont il sera question dans la deuxième partie de ce volume.

Rees Austin Bets, senior lecturer à l’Université de LLangwyryfon, s’intéresse à un autre courant « néo » dans « Littérature sur rien (ni personne) : équivoques du néo-bovarysme ». Nombreux sont les auteurs qui se revendiquent aujourd’hui du néo-bovarysme, mouvement apparu après les procès en inanité des premiers textes publiés sur l’expérience du confinement. Austin Bets montre que les défenseurs de la littérature sur rien –trop souvent confondue avec la littérature sur moi– auraient dû s’appeler « néo-flaubertiens », puisque le bovarysme ne renvoie pas à cette entreprise littéraire mais à la « tendance à s’imaginer autre que l’on est ». Austin Bets conclut que la méprise conceptuelle peut s’avérer, dans ce cas précis, porteuse de sens.

Enfin, Brune Tite-Sasse, maître de conférences stagiaire à l’Université de la Vie, applique les grilles d’analyse de la littérature carcérale aux journaux de confinement dans « Petit traité de claustrologie appliquée », tandis que, dans « Viens chez moi, je confine chez une voisine : parodies et pastiches des journaux de confinement », Tessie Brantes, assistant professor à Alcatraz University, étudie une sélection de textes apocryphes, parmi lesquels le best-seller anonyme : Confiné à Providence avec l’horreur cosmique et mes enfants, journal intime d’Howard Phillips Lovecraft

Parallèlement à ce renforcement des approches intimistes, compréhensible venant d’écrivains soudainement privés de la part de représentation sociale et médiatique inhérente à leur profession, on note un développement des littératures ruralistes inspirées du nature writing américain, qui fait l’objet de la deuxième partie de cet ouvrage.

Que ce soit le fait d’auteurs parisiens ayant découvert la province à l’occasion du confinement, ou d’auteurs confinés en ville la fantasmant depuis l’urbanité, la représentation de la nature sauvage a le vent en poupe. En témoigne le succès des collections « Ecofictions » et « Déserts démographiques ». La baisse drastique du nombre de traductions, trop coûteuses, favorise par ailleurs l’imitation des modèles importés. Dans « Les nouveaux Walden : hypertextualités savantes du néo-ruralisme français », Susie Sean Brett, associate professor de la Far West University, s’attache à découvrir l’influence de David Henry Thoreau dans ces romans qui mêlent réflexions politico-philosophiques et considérations autobiographiques. Quant à la géographe Sereine Bussat, de l’Université Royale de Westvleteren, elle parcourt ces nouveaux territoires du sauvage dans « Beauce, Perche et Morvan : nouvelles géographies du roman français ».

Ibsen Utte-Rasse, forskningsprofessor de l’Université Lapone, se confronte à une dimension centrale et complexe de cette nouvelle littérature des grands espaces : le réalisme.  Dans « Cartographie raisonnée des fantasmes modernes », il montre que la reconstruction imaginaire d’une nature d’inspiration romantique s’associe à la conversion soudaine à un discours environnementaliste candide pour élaborer une représentation déréalisante de l’espace rural que M. Utte-Rasse nomme « arcadisme post-moderne ». Il étudie notamment la présence de la figure des bergers et bergères, porte-paroles stéréotypés du militantisme écologiste bourgeois.

Enfin, dans « Moi, les arbres me portent sur les nerfs », titre tiré d’une citation d’Octave Mirbeau (« moi, les arbres me portent sur les nerfs et je ne tolère les fleurs que sur les chapeaux »), Sabrine Suettes, de l’Université Dématérialisée (en ligne), s’intéresse aux écrivains professant dans leurs romans ruralistes une haine viscérale de la nature (à l’exception notable des lilas).

Dans la troisième et dernière partie de ce volume, on a réuni les interventions portant sur d’autres tendances actuelles, ainsi que de valeureuses tentatives de prospectives de la littérature à venir.

Equivalent urbain de l’arcadisme rural, la littérature feel good s’est imposée comme un remède au traumatisme. Théorisée très tôt dans la presse, elle a pour principe avoué de rejeter toute pensée anxiogène afin de nous permettre de nous réapproprier un cadre urbain assaini (« décontaminé », pour reprendre le terme désormais consacré par la critique littéraire). Dans « Mésanges, rouges-gorges et autres petits oiseaux chanteurs », l’ornithologue Béatesse Surin, chercheuse à l’Université de Vieille-France, analyse quel usage cette littérature, qui tend à se focaliser sur les bonheurs minimes du quotidien, fait de l’éthologie des passereaux.

Selon le principe des vases communicants, le roman noir, tellement à la mode avant la pandémie, a beaucoup souffert des consignes d’union nationale qui ont banni toute critique. Selon Erebus Tintasse, professeur émérite à l’Université Groupama (nom établi pour trois ans suite à un contrat de naming renouvelable dans le cadre de la loi sur l’autonomie), le genre a été victime d’un discours bien-pensant selon lequel la conscience nouvelle de l’imminence d’une catastrophe globale devrait reléguer au second plan les revendications sociales catégorielles de nature à diviser le pays. Dans « Cachez ce roman noir que je ne saurais voir : perspective diachronique du genre », il suggère néanmoins que le trop-plein de publications avant l’épidémie pourrait aussi avoir conduit à un sentiment de saturation.

Ester Abitussen, lektor à l’Université des Féroé, offre une étude monographique de Microbe(s), le premier roman de science-fiction récompensé par le Goncourt (attribué en janvier 2021, dans les conditions que l’on sait) et suggère que cette récompense n’est pas le signe d’un essor du genre mais seulement de son appropriation momentanée par des écrivains de littérature blanche qui, dans leur méconnaissance des classiques, n’ont rien proposé de novateur. L’opinion admise selon laquelle ils ont au moins eu le mérite de mettre la science-fiction sur le devant de la scène ne semble pas à Mme Abitussen un argument de nature à excuser le plagiat des modèles. 

Nos deux doctorants de l’Université du Vivre-Ensemble, Urien Basse-Teste et Tristane Beusse, vaticinent quant à eux, dans « Union nationale et censure : décryptage narratologique d’un non-dit », un prochain retour en force du roman noir en autoédition, en lien avec la violente résurgence des conflits sociaux après le temps de sidération qui a suivi la fulgurante offensive contre les acquis sociaux à la faveur du confinement.

Finalement, Erastus Ebstein, chercheur indépendant à l’Université Autonome, plaide pour le retour à une littérature du contenu où le moi ne soit plus l’objet mais le prisme à travers lequel celui-ci est envisagé. Dans « Idiosyncrasie plurielle des poétiques futures », il appelle de ses vœux une « littérature-somme », ambitionnant de fusionner tous les genres en un seul au nom de l’incapacité avérée de chacun d’entre eux individuellement à nous préserver du traumatisme de la pandémie, et propose le roman Mictlán de Sébastien Rutés, paru juste avant le confinement, comme modèle fondateur d’une ambitieuse poétique novatrice d’allégorisation du réel.

De quoi prouver une bonne fois pour toutes que « littérature déconfinée » n’est pas synonyme de déconfiture.

Bonne lecture !

Sébastien Rutès

Biographie

Sébastien Rutès est écrivain et maître de conférences spécialiste de la littérature latino-américaine et plus particulièrement mexicaine. Il a notamment travaillé sur la problématique de l’intertextualité, sur le roman policier hispano-américain et sur les littératures de genre.