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Inédit Texte

La parabole du Baeteman

GALHOS Diniz

CUISTOT

Jvais vous dire : le capitaine, c’est un héros. Cœur gros comme ça, pi pardon, mais des couilles tout pareil. Rgardez moi. Trente-cinq ans dmer. L’aurait pu mvirer. Suite à mes genoux. Pi mon accident. Ben non. M’a mis en cuisine. C’qu’il a fait c’jour-là, lcapitaine du Baeteman, personne aurait osé. Pi personne pouvait prévoir à l’époque. C’était ltout début des Cataclysmes. Ça fraîchissait, ça oui, mais on avait l’habitude. On aime tous la mer, sans quoi on frait pas ce métier. Seulment djà à l’époque, c’tait pas sans frayeurs. Les vagues étaient moins grosses, mais l’équipage était moins protégé. Ça commençait à grossir mais c’était carrossable. Pi ç’a forci d’un coup. Même pas ltemps dremonter lchalut. Même pas ltemps dse mettre en cape. Face aux vagues. Au ralenti. Faire ldos rond pi attendre. Tous les gars encore sur lpont. Et jpeux vous dire à l’intérieur ça serrait déjà fort les fesses. S’est rtrouvé travers à la houle, o-lolo-lolo. Pouvez pas comprendre, pi c’est aussi bien comme ça. Bien triste ce qui s’est passé. Mais c’est la mer. Tout lmonde essayait dplanquer ses miches, et lcapitaine, ni une ni deux, l’a pris la hache pi l’est sorti, sans gilet ni rien. 70 nœuds, des pointes à 100. Tout seul pour couper ce câble, sans filin sans harnais ni rien, et adieu chalut. Moi jdis qu’il méritrait encore mieux qu’une médaille, le capitaine. 

MATELOT 1 

En même temps c’est pas compliqué : on s’est pris une tempête comme jamais on avait vue, même les vieux, et on a fait comme on a pu. Tout lmonde s’est monté lbourrichon après coup parce qu’on était pas habitués, pi ya eu du drame, mais ya rien qu’on aurait pu faire pour éviter ça. Ya des fois, on peut rien faire. Sur un chalutier, c’est trente fois par jour. La mer ça s’explique pas. Si t’es jamais parti, tu tdis que lpire dans une tempête, c’est lmoment où lbateau smange une vague. Vingt mètres de flotte la rage aux lèvres qui tfait sonner la coque comme une cloche. Bah non. Le pire, c’est quand t’arrives à la crête, qu’on dirait un plateau tellment ça dure. C’est lpire parce que c’est tout en haut dla vague qu’tu vois gonfler la suivante, et ya rien qui dit qu’a sra plus ptite. Avec l’expérience, t’apprends à tfaire très vite tout ptit. Rester sur lqui-vive, anticiper. Pour les autres, bien sûr, mais quoi, quand i tsouffle 80 nœuds dans les bronches, c’est chacun pour soi. Alors oui, une fois qu’c’est passé, qu’t’es au sec, tu verses ta larmichette sur les deux collègues, mais jvais tdire : quand t’es ddans et qu’tu les vois passer par dssus bord, tu tdis TANT MIEUX QU’C’EST PAS MOI. Tu tdis ça leur pendait au nez, trop vieux, moi jsuis encore jeune, m’arrivra pas. C’est tout c’qui tfaut pour t’accrocher. Et quand dans tout ça tu vois ton capitaine sortir avec sa hache pour sauver tout lmonde, merde. Nous aurait pas débarrassé du chalut, on aurait continué à manger les lames sur lbord, et y’en aurait forcément eu une pour nous renverser. Alors jvais tdire, ce qu’il a fait lcapitaine, c’est même pas que j’trouve ça héroïque ou autre : c’est qu’j’arrive pas à comprendre qu’il a pensé à tout lmonde et pas qu’à lui.

MATELOT 2

Ouh lolo, j’ai rien à vous dire. Jtiens à mon boulot.

MATELOT 3

Eulpatron, son ptit ruban tricolore, sa ptite ancre, son joli ptit discours, peut sles mettre au cul. Passe pour lgrand héros maintnant, « acte de bravoure en pleine tourmente », ben tiens. La tourmente, les morts, c’est dsa faute à lui. Dnos jours, les tempêtes force 12 c’est toute l’année, réchauffment climatique et c’qui s’ensuit : des 100 nœuds et plus, ça prend plus personne par surprise. Mais même si c’était pas courant à l’époque, c’est pas la tempête qui les a tués, les deux gars. Dans ce métier, on mord pas la main qui nous nourrit. Tous complices. Ça vous chante l’appel du large ou jsais pas quelle connrie, mais si on est sur lpont à tracter trois tonnes de poiscaille, c’est pas pour les embruns : c’est pour le pognon. Et lpatron pareil. Tous les matins dans la passerelle, rçoit les cours en criée. Ça pêche pas, ça boursicote. Ça mise comme au casino. Taper dans des bancs dpoissons dplusieurs kilomètres en espérant qu’yait pas dcasse. Prendre des risques en priant pour qu’ça tienne, et qu’ça paye. Les hommes la ferment parce que si ça tombe c’est aussi dans leur poche, et qu’on est tous là pour ça. Pour ça qu’ç’a pas moufté quand lpatron a réduit les effectifs. Plus de boulot pour ceux qui restaient, mais plus de pognon aussi. Pour ça qu’ç’a rien trouvé à rdire quand il a laissé vieillir lraffiot : coup d’antirouille par-ci, rafistolage par-là, y’a pas dpetite économie. Pas d’argent magique, comme disait l’autre. Tous complices. À la radio, ya eu deux équipages pour lprévnir. Plus sérieux qu’prévu. L’a rigolé, cette charogne. « Ah, ces espingouins ». Parce qu’il voulait racler lfond lpus longtemps possible. Voulait la faire déborder, sa foutue palanquée. Mais la tempête, ça svoyait dès ldébut qu’elle avait du poil aux pattes. Vous ont dit quoi les autres? Deux noyés, la faute à pas-dchance ? Lpremier oui, l’est tombé dans un creux. Bêtment. Mais Rui, l’avait rien à faire où il était. Naurait été assez nombreux sur lpont, cune raison d’être posté là. Lpatron a dit dvirer. Trop tard. Ç’a accroché, les vents et la houle contraires, on avançait plus. Et ça continuait à tirer. Un câble du treuil a pété, comme la foudre au-dssus dnos têtes. J’ai vu Rui tomber et smettre à glisser. Pas réfléchi, tendu la main tout dsuite pour pas qu’i tombe à l’eau. C’est là que lpatron est vnu faire sauter l’autre câble pour lâcher le lest. Sa foutue pochée. Et c’est seulment là qu’j’ai vu. Le câble en cédant avait coupé Rui en deux, au dssus dla ceinture. Je tnais une moitié d’homme. Ç’a gueulé quand jlai rentré. L’ai mis en cale, dans la glace. M’ont laissé faire, les crevures. Attendu qu’je mcouche. Et ils l’ont jté à la mer. 

Ils vous l’avaient pas racontée celle-là, hein ?

Biographie

Né en 1978, Diniz Gahlos est avant tout connu pour ses traductions qui lui ont valu le Prix Caméléon. Son premier roman noir et sanglant, Gokan (éd. Cherche-Midi 2012, prix du premier roman du Rotary Club 2013) se passe à Tokyo. Son dernier polar, Hakim, sortira aux éditions Asphalte en octobre 2020.