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Le Monde d’Après

CHIARELLO Fanny

Le plus remarquable dans le monde d’après, c’est à quel point il ressemble à celui d’avant. On dirait presque qu’ils ne font qu’un. D’ailleurs, tiens, c’est le monde d’après quoi ? Quel est le point de bascule ? Une pandémie ? Un confinement et des couvre-feu comme en temps de guerre ? L’aveu d’impuissance des autorités qui protègent les citoyens sous leur grande aile comme des poulettes leurs poussins mignons ? Ou juste le moment où ceux qui parlent d’un avant et d’un après en ce monde ont ouvert leurs grands yeux frangés d’innocents cils et vu le monde, et dit bonjour le monde comme Mafalda ? De quoi rêvaient-ils, avant ? Où avaient-ils la tête ? Pensaient-ils que Vive la République Vive la France allaient se pencher sur leur petit berceau citoyen avec des pupilles fendillées de tendresse et veiller à leur bien-être ? Le monde d’après, c’est pareil que le monde d’avant mais plus tassé, avec des strates de pauvres plus compactes, bien aplaties par le talon de Vive la République, des classes moyennes plus compressées, comme un coussin de l’année dernière sous le postérieur de Vive la France, et des dominants intacts : Vive la République Vive la France. C’est un monde bien peigné avec moins de vieux et de souffreteux, ces poux et puces de l’espèce glorieuse, unie, utile, solidaire et bienveillante. Dans le monde d’après, il y a des héros encore plus vrais que les héros de téléréalité, des héros unis, utiles, solidaires et bienveillants, des héros soignants qu’on applaudit au balcon et des héros des commerces essentiels et des héros éboueurs – que je voudrais saluer. Le monde d’après, c’est maintenant. Le monde d’après J.-C. Le monde d’après les abattoirs, le monde d’après l’automobile, le monde d’après l’avion, le monde d’après le téléphone, le monde d’après la télévision, le monde d’après la bombe atomique, le monde d’après les centrales nucléaires, le monde d’après l’ordinateur, le monde d’après les madeleines en sachets individuels, le monde d’après les réseaux sociaux, le monde d’après l’écran plat – les premiers acquéreurs de ces imposants appareils étaient si fiers : Et voici la bête ! comme s’ils vous faisaient faire un tour dans leur Jaguar avec encore le cellophane sur le levier de vitesse à pommeau d’ivoire 100% pur éléphant, et ils feignaient de ne pas voir que leur nouveau monde était plat comme leur écran, littéralement écrasé, tout le monde trapu, mégalocéphale, tout le monde bigger than life mais à l’horizontale : court et large. Cubique, facile à empiler. Le monde d’après les écrans plats, les écrans géants plasma, c’était hier et ce sera demain, d’autres héros s’y meuvent trapus mais pareils : des gens comme nous, simples et que je voudrais saluer, mais à la télé. Le monde d’après applaudit algorithmique à 20h. C’est beau, c’est fort émouvant, c’est plein d’amour universel et si tu touches un peu ta bille à la machine, tu peux coudre des masques en tissu à petits cœurs pour tes héros du quotidien, et si tu sais lire tu peux dire : Chers amis confinés, au cas où vous n’auriez pas de cerveau pas d’yeux pas de mains pour en choisir vous-même, je vous conseille de lire les livres que j’ai lus et dont on a parlé dans Télé 7 Jours ou Télérama le mois dernier. Le monde d’après ne décore pas sa maison de boîtes aux lettres en forme de chalets, de rideaux et voilages à motifs d’animaux souriants et de puits ornementaux pour le jardin, mais de banderoles disant merci Merci Merci Merci Merci et On vous aime ou Ici on vous aime, ou Nous on reste chez nous avec un point d’exclamation et des petits cœurs, et des affichettes arborant la photo des héros de la réalité que montre la télé, c’est émouvant. Tendre, le monde d’après. Plus tendre, quand même – c’est ça, l’après, quand on pèse bien l’avant et l’après du confinement devant l’écran plat et les autres écrans. Bises confinées, disent les plus petits écrans. Les moyens écrans montrent des corps qu’on emporte. Les grands écrans montrent les héros qui touchent les corps avec des masques et des gants, dans le monde d’après ils sont le tonton et la tata de tout le monde et je voudrais les saluer. On vous aime, ici on vous dit merci. Et les autres, Restez chez vous ! sauf pour aller voter. Restez chez vous. Respectez les consignes. Sinon par solidarité on vous dénonce, cafards, parasites, renégats, par allégeance on vous balance, par loyauté, pour l’unité de la nation et la continuité du service public et policier qui dit, On peut savoir ce que vous faites hors de chez vous, Madame ? à la femme qui porte des sacs de courses en plastique de 13 et 11 kilogrammes sur le pas de sa porte, qu’elle s’apprête à franchir vers le dedans avec les sacs. Dans le monde d’après, on covide les bouches inutiles, on abrège les cancrelats qui ne comptent pas leurs pas depuis leur porte close, on ne laisse pas les faibles sur le côté : on ne les réanime pas. Dans le monde d’après quasi aryen tout va bien parce qu’on a compris que la règle, c’est la règle, il n’y a pas à réfléchir, on obéit on fait tout bien comme dit le monsieur dans la télévision par décence envers nos héros de la nation unie, utile, solidaire et bienveillante. Le monde d’après, c’est le monde comme toujours, comme le monde d’après la première guerre mondiale et le monde d’après la seconde guerre mondiale et comme le monde d’après le 11-Septembre et comme le monde d’après Katrina, il apprend de ses erreurs, il honore ses héros, il est Charlie, il est bleu blanc rouge dans les fenêtres et sur les réseaux sociaux, il allume une bougie, il applaudit à 20h, il est en réseau, uni, utile, solidaire et bienveillant.

Fanny Chiarello

Biographie

Fanny Chiarello vit à Lille. Ses romans sont publiés à L’Olivier, à la Contre Allée, à l’École des Loisirs et au Rouergue, tandis que ses poésies et nouvelles paraissent aux Carnets du Dessert de Lune. Son écriture protéiforme s’attaque aux déterminismes et se joue des structures romanesques.