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Le Monde d’Après

LACHAUX Aurore

« Le monde d’après », c’est déjà le monde d’après mon père. D’après lui, de ce qu’il en disait, du monde, quand il s’y trouvait encore, et de ce qui s’en est suivi, après sa mort, donc. Le livre partait de cela, de ce qui était advenu, pour moi, après la mort de mon père. A sa suite, tout un tas de trucs. Evidemment les corbillards et les gens qui le suivent, évidemment les cartons recherchés sur le lieu de son travail – puisqu’il travaillait encore. Je dis « évidemment », pas sûr qu’il soit très possible aujourd’hui de les suivre les corbillards, que l’adverbe soit le bon. Les rituels que l’on pouvait tenir, le livre en parlait. Parce que, et le livre ne pouvait en être tout à fait conscient au moment de son écriture, il y avait eu des gens autour de mon père dans une boîte. Maintenant que la distance est de mise, rapport au virus, rapport aux poumons niqués, et qu’on enterre encore plus mal qu’on enterrait alors, je me dis que j’ai eu le privilège de pouvoir enterrer mon père et de l’écrire. Même que j’ai pu envoyé chier ceux qui avaient voulu se tenir un peu trop près de lui, au funérarium – c’est qu’on pouvait encore s’y presser. Ces gens, c’est l’entreprise, qui ne tourne plus aujourd’hui. Dans le livre pour lequel j’avais été invitée à Arras, je disais peut-être que, pire que les virus, il y a surtout les microbes. J’entendais par là, et je l’entends toujours, les DRH, les profiteurs de mort comme les profiteurs de vivants. Mon père n’était pas caissière, mon père n’était pas aide-soignante. Il était ingénieur en aéronautique. Pour ses employeurs, c’était un cadre d’entreprise, un vieux cadre d’entreprise que les DRH choisissaient de ne pas augmenter parce qu’il était trop vieux, d’après eux, et qu’il n’avait jamais voulu participer au concours de l’employé du mois. La concurrence entre salariés, ça ne l’intéressait pas. Le livre voulait se cogner les kapos, qu’ils exercent en entreprise, ou qu’on les retrouve dans les écoles. Parce que la mort de mon père et son écriture m’avaient permis cela : de dresser des parallèles, de voir que tout est entreprise, même des petits bahuts catho de banlieue où j’avais bossé. La question, quand l’Humain disparaît, bien sûr c’est celle de l’Humanité elle-même. Elle est où dans l’entreprise ? Elle est où dans l’école-entreprise ? Pour le dire autrement, on n’a pas attendu le Covid-19 pour revendre des masques à dix balles. Disons que c’est l’existence des virus qui te fait prendre conscience de celle des microbes – puisque la langue est à la pathologie. Un « Salon du livre d’expression populaire et de critique sociale », c’était joli comme titre, et c’est aujourd’hui vertigineux. Si mon père croyait en un monde où le geste prime, celui qui a rapport au fonctionnement des machines que l’on conçoit et que l’on crée, comme celui qui a rapport à l’humain tout court, il croyait au droit du travail, même qu’il s’était encarté sur la fin à la CFDT. Je pense même que je m’étais foutu de sa gueule, pas tant sur sa volonté de militer mais sur celle d’avoir choisi cette centrale de gros déglingos pleins de barres de fer en quatre-quart au caramel. Aussi l’expression populaire et la critique sociale, elle ne risque pas de disparaître dans le monde d’après la fermeture momentanée des bars. Parce que « le monde d’après », c’est le moment où l’on fait quelque chose de cette merde, la disparition. Ou le monde d’après, c’est peut-être surtout le monde d’avant, son retour, façon Angleterre, à la Dickens, à la Thatcher. Soit c’est du tout autre chose, et on n’en écrira rien, parce qu’on sera contents.

Aurore Lachaux (Compléments du non, Mercure de France, août 2019)

Biographie

Compléments du non est le premier roman d’Aurore Lachaux, paru en 2019 aux éditions Mercure de France. Cet ouvrage traite de mémoires et colères de classe, à travers le récit d’une héroïne qui marche dans les pas de son père, décédé il y a peu, et témoigne des mutations du monde du travail.