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Les colombes

DUFRESNE-LAMY Julien

Lecture par Lucie Boissonneau

Nous sommes les quatre filles de Géant et nous ne nous prénommons pas. Nous avons dix ans et c’est déjà une belle histoire. Nous vivons dans une ferme bordée par les sapins et les ruches d’abeilles, une ferme près de laquelle poussent les vergerettes à poils rudes, les bambous verts et les tapis de mousse. Géant nous dit qu’on est très heureuses et on le croit, c’est lui qui détient le savoir. 

Dans la terre poisseuse, on ne met pas de bottes. On reste pieds nus pour toucher les cailloux et le limon. On aime sentir les crevasses respirer et on s’amuse bien. On regarde les veaux naître. On marche en chantant à tue-tête, on craquèle les dernières branches mortes de l’hiver, cueille le cerfeuil et les mûres, on les croque à pleines dents, ça gicle, nos visages deviennent des confitures. 

Dans son pantalon toujours sale, Géant nous laisse jouer, il sourit, son sourire ressemble à la nuit. Géant nous surnomme les colombes mais nous ignorons ce que ça veut dire. Lui, il faut l’appeler Géant et jamais autrement. C’est Géant qui fixe les règles. Dans la ferme, il y a beaucoup d’instructions, il faut dormir tôt, ne pas exciter les bêtes. Il faut se cacher dans la grange quand un visiteur sonne la cloche en contrebas. Mais les années passant, Géant nous fait confiance. Il ne fixe plus le gros cadenas acier sur la porte. On peut caresser les veaux dans la paille et jouer les mamans.

Nous avons douze ans et nous sommes toutes amoureuses de Géant. Il nous raconte des histoires et de belles épopées. Des contes sur le monde avant nous. Quand il y avait des villes, des routes, des monuments. Un soir par semaine, Géant nous sort du grenier et nous réunit dans son cabinet autour de lui et de sa longue chevelure grise. Géant nous décrit les ouragans et les tempêtes qui portaient des noms de femmes. Les côtes noyées par l’océan, les plages oubliées, les tumeurs. Les œufs contaminés, les suicides, les mariages homosexuels. Les hommes barbus dans les déserts qui tranchaient des têtes. Des barbus sanguinaires, rien à voir avec Jésus. Dans les histoires du Géant, il y a toujours des fantômes, des feux follets, des dames aveugles, des peurs et des loups-garous. Des vampires qui vivaient dans un mur qu’on appelait Wall Street et un jour, Géant nous explique. Les colombes étaient d’anciens oiseaux de couleur blanche que les hommes ont tué parce que comme nous, elles apportaient la joie et la paix partout où elles allaient.

Dans la ferme, les colombes se répartissent les taches. Pas question de lézarder sur les dalles au soleil et de jouer les distraites. Géant tient un cahier dans lequel il consigne nos corvées. La traite des vaches, la repique des laitues, le nettoyage des gouttières, le barattage du beurre. On applique des cotons imbibés de liqueur de Villatte sur les sabots de la jument et on prépare la marmite, midi et soir. Géant veille continuellement à nous séparer. Quand on est toutes ensemble, il s’imagine que les colombes piaillent et ricanent dans son dos. Il pense que les colombes complotent leur envol mais quelle idée, nous ne savons pas voler.  

Nous avons quatorze ans et nos poitrines se forment, nos hanches s’arrondissent, nos chevelures forment des flaques blondes et brunes qui au sol cachent les traces de sang des bêtes. Géant les assassine au couteau. Les poulets, les verrats surtout et les vaches aussi, parce qu’à une époque, on les disait folles. 

Nous avons seize ans et Géant vient nous réveiller, muni de son fusil de chasse. Il nous ordonne de prendre notre Bible et de ramper au sol jusqu’au bunker. Il glapit que des pluies acides se préparent. Dans le bunker, il y a des bancs en acier fixés aux cloisons. Géant a tout installé pour notre survie. Un groupe électrogène. Des bonbonnes d’eau, des tuyaux, des ampoules à cage d’écureuil et des boites de conserve sans étiquette qu’on ouvre avec les dents. Un crucifix tout en haut veille sur nous.

 Nous avons seize ans et nous vivons une année à l’intérieur du sol. Géant dit que c’est de notre faute, il nous traite de troupeau servile et nous oblige à prier. On se positionne à terre, les genoux sur des grains de riz éparpillés au sol pour comprendre la douleur tandis que courageux, Géant monte à l’échelle pour aller voir dehors. Il revient en nous disant que la fin du monde a eu lieu. 

Un an plus tard, les colombes sortent de terre. La forêt est neuve. Les arbres sont soignés, les pétales ressuscités. Dieu les a protégés comme vos jolis ventres ronds, nous dit Géant. Nous sommes folles de joie mais Géant nous attrape par le bras et nous prévient qu’à la prochaine erreur, la ferme partira en fumée et que l’on finira dans les ronces, dévorées par les mutants et les sangliers. 

Nous avons dix-huit ans et chaque colombe a fait un bébé. Des filles, c’était la règle. Interdiction de leur donner un prénom mais en secret, on les appelle Luzule, Violette, Polygala, comme les fleurs qui poussent en secret dans les bois. Nous sommes heureuses. Nous aimons nos filles plus que nous-mêmes.

Nous avons vingt ans et Géant dit que nous sommes fatiguées, que nos ailes sont abîmées, que nos corps sont éreintés comme ceux de nos mères avant nous, des femmes pieuses et courageuses que nous n’avons pas connues. Géant nous accompagne dans les bois, muni de son fusil de chasse. Dieu vous attend, dit-il et nous devons ne pas être en retard. On se tient la main toutes les quatre. Nous regardons le vert tendre des bosquets, les gestes des rivières et les premiers bourgeons qui l’air de rien percent la mousse. C’est l’heure, Géant nous dit, alors priez. On prie. On prie sans douleur et tout doucement. On prie jusqu’au bout, sans pleurer, les unes tenues contre les autres. On prie pour que nos filles qui dorment dans la grange cadenassée apprennent un jour à ne jamais se taire et à s’envoler. 

Julien Dufresne-Lamy

Biographie

Il a publié trois romans en littérature générale,dont Les Indifférents (Belfond, 2018). Chez Actes Sud Junior, il est l’auteur de deux romans, Mauvais joueurs et Boom (coll. D’une seule voix) et d’un roman pour jeunes lecteurs Les étonnantes aventures du merveilleux minuscule Benjamin Berlin. Son ouvrage Boom fait parti de  la Sélection Ados en Colère 2020.