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Les lacrymos ne nous feront plus chialer

LANNEAU Boris

On est fait comme des lions. Les lacrymos nous ont poussé dans une rue parallèle aux Champs- Élysées, et par dizaines on a couru, écharpe sur la bouche. Impossible de s’appuyer contre un mur dans un recoin, la pente qui descend au parking sous-terrain où d’habitude on vient pisser, elle est déjà pleine de monde. On tousse, on crache, on se refile du sérum et on s’encourage. Rideaux de fer tirés, vitrines barricadées, derrière les rares magasins sans protection, les commerçants s’agitent au téléphone. Devant nous : un échafaudage. Immense tas de métal et de bâches qui recouvre toute une façade, poteaux en équilibre sur des cales en bois qui peuvent se faire balayer. « Poussez pas, poussez pas ! ». Bruit de métal grinçant. On ne voit plus rien devant nous, on ne sait pas où l’on va. Y a danger. « Allez ! On avance ! On avance ! ». En plus des gaz qui nous aveuglent, nous brûlent la gorge et les poumons, les corps se rentrent dedans en s’appuyant les uns sur les autres et les tôles de fer autour du chantier commencent à plier. Si les armatures de l’échafaudage cèdent, on va tous finir écrasés sous des tonnes de ferrailles. Les cales en bois, putain, gaffe aux cales en bois ! Faut vite que l’on s’échappe devant pour choper de l’air, faire de la place en espérant que l’on ne soit pas dans une impasse. La rue est un étau qui se resserre. 

« – Avancez ! Avancez ! Ne reculez pas ! Si vous reculez aujourd’hui, vous reculerez toujours ! hurle un gars grimpé au poteau de l’échafaudage, avec son bras qui s’agite. De toute façon, il n’y a rien d’autre à faire. Le courant nous entraîne avec une telle puissance que l’on ne pourrait pas lutter contre même si on le voulait. 

– Y sont là-haut ! ». 

Les CRS. Ils nous ont gazé sur les Champs pour nous coincer ici, en haut de cette route étroite qui monte et rétrécit avec les voitures stationnées. Cent mètres nous séparent de l’uniforme, et comme le soleil derrière la fumée noire, les Gilets Jaunes avancent. Derrière nous, du monde se ramène encore, non pas pour sauver sa peau, mais en soutien comme si quelqu’un avait crié à l’aide. L’échafaudage peut bien trembler comme une feuille morte au bout de sa branche, ce qui compte, ce sont les frangins, les frangines. Il n’y a pas si longtemps, sous l’Arc de Triomphe, quand un des nôtres se retrouvait à terre sous les bottes des CRS, d’autres y allaient à grands coups d’épaules dans les boucliers pour le ramener parmi nous. Cette fois, pour ne pas que l’on puisse le prendre, l’Arc de Triomphe, ils ont amené les blindés, des grilles et des renforts. Mais personne n’a oublié : Les Gilets Jaunes triompheront. Tatoué sur la peau, tagué dans sa chair, gravé à jamais, c’est notre monument : épaules de pierre et flamme qui brûle encore. Gilet Jaune. 

Il fait du boucan, l’échafaudage. Secoué dans tous les sens, on dirait qu’il peut s’écrouler à tout moment. Les poteaux, les 

harnaches, les planches où du monde est monté, saute et s’accroche. Certains haranguent la foule, d’autres ont trouvé refuge. Il ressemble à un de ces manèges de fête foraine où l’on s’amuse à se faire peur sans oublier que l’on n’est pas à l’abri d’un accident. Des têtes se lèvent, inquiètes, des bras s’agitent, font signe d’arrêter, de descendre, mais impossible. Il y a trop de gens, trop de gens qui arrivent, comme lorsque tombe le pont- levis. Est-ce que les cales en bois vont tenir ? Ce qui est sûr, c’est qu’en bas, on ne fuit plus les gaz, on souffle la révolte, car au sommet de la côte, casques, boucliers et matraques, nous bouchent l’horizon. 

Les soldats inconnus. Ici, il y a tous les métiers. Les tâches de chaque jour qui tiennent le pays et que l’on finit par ne plus voir tant on les répète à l’infini. Pour pas mal d’entre nous, ça ne nous ressemble pas de manifester, on s’était habitué à faire comme si tout allait bien. Alors, prendre la parole, donner son avis, jamais on n’aurait osé. Le terrain des mots, on nous a tellement laissé entendre que ce n’était pas le nôtre, on a cru que c’était vrai. 

On les voit, à la télé, à la radio, s’exprimer comme s’ils marchaient sur un tapis rouge, lentement, sans jamais buter sur quelque chose, d’une voix propre et bien repassée. Il y a des gens de là-haut quand ils causent, on dirait qu’ils ont déjà raison. Ils parlent comme s’ils lisaient. C’est vrai que nous, nos mots, on les dit tout bas ou on s’en débarrasse, comme s’ils nous faisaient un peu honte, des fois. Et pourtant. Ils ont un accent, ils ont de la mâche, ils ont de l’écho, ils font des images et ne cherchent pas à être plus beaux que le silence. Autour de la table de la cuisine ou à un coin de rue sur le trottoir, ils racontent nos vies. La parole qui ne se perd pas. Le souvenir de notre histoire. Il y a des gens de chez nous quand ils parlent, c’est comme s’ils écrivaient. 

Mais avec le temps, on s’est tu. On a laissé ceux dont c’était le métier d’avoir raison, prendre nos vies, notre parole, notre histoire, et ils ont mis leurs mots à la place des nôtres. On s’est rangé sans rien dire et on n’a plus fait de bruit. On est resté sur le côté, et ce n’était pas en bout de table. 

Sur les Champs, les vitrines ne tiennent plus, débris de verres sur les trottoirs où un type traîne exprès les étoiles du drapeau européen dans le caniveau. Les plaques de bois arrachées, des ombres ont ouvert le cercueil des grandes enseignes et balancent les pulls en cachemire à la foule. Les poubelles brûlent et dansent, palissades de chantier et barricades, pavés déterrés, on a cassé les dents à la plus belle avenue du monde. « Révolution ! Révolution ! » crie le peuple poing en l’air, enfin réuni. Longtemps on nous a tenu par la peur, les chaînes d’infos nous la jetait à la figure, 24 sur 24, les yeux baissés sur le moins cher, et ce regard, juré, on le gardait. La peur aux yeux. Mais aujourd’hui, on a compris que si le flic est parfois le chien de garde du pouvoir, le journaliste est souvent son petit animal de compagnie. C’est sûr, maintenant, entre nous, on ne se verra 

plus pareil, à se mater derrière l’écran comme derrière le rideau. Même seul, dès le réveil, les yeux bien d’aplomb devant la glace, on pourra se dire : j’y étais, je l’ai fait, au moins j’ai essayé. Nous voulons une vie humaine, c’est écrit sur un gilet, en lettres attachées. 

On n’est pas resté à notre place, celle qui nous était toute désignée à bosser pour pas grand chose, alors que du jour au lendemain on peut perdre notre boulot. On a mis tout le monde en bout de table et on a planté nos drapeaux à la place de leurs enseignes. En tête de cortège, un étendard bleu blanc rouge claque en plein ciel. Avec un pavillon de pirate. 

Là-bas, les CRS ne bougent pas. Ils sont sur plusieurs rangs, les matraques prêtes à frapper. Nous, on a tout dans le ventre. Gauche-droite à la chaîne et les biceps carcasse de viande. A la campagne, on égorge le cochon au couteau et on brasse le sang à bout de bras, du 130 kilos en tête à tête, alors, peur de quoi ? La peur, elle a changé de camp. On l’a vu quand les gens sont sortis de chez eux pour aller sur les ronds-points, à l’entrée des autoroutes, dans les supermarchés : la police sait maintenant que l’on sait se défendre et le pouvoir sait il n’y aura jamais assez de flics dans tout le pays si le peuple entier se bouge. 

Il reste cinquante mètres avant les CRS. Les forces de l’ordre contre la force du nombre. On avance, on approche. La rue elle grimpe, elle monte, mais de l’autre côté… Nous sommes magnifiques, hurle un gros tag sur un mur en lettres majuscules. On avance, on approche, et on sait où l’on va, même avec des lacrymos plein les yeux et des bombes de désencerclement dans les pattes. Dans nos rangs, beaucoup de portables sont accrochés au bout d’un pic pour filmer le pire s’il a lieu. Oui, on a retourné les caméras de surveillance, tous ces œils en coin qui nous scrutent et nous défigurent. Nos téléphones sont nos boîtes noires, nos preuves par l’image qu’on emmènera devant le juge. Au loin, les sirènes hurlent tout ce qu’elles peuvent, mais elles n’y pourront rien. Il n’y a pas que nos survêts et nos jeans, nos bonnets et nos sacs à dos de touristes, des gens bien habillés ont eux aussi enfilé le gilet pas dessus un beau manteau. Pour Noël, ne faites pas les vitrines, cassez-les, à la bombe sur une plaque de bois. Même un mec en béquille marche plus vite presque tout devant. Derrière, ça vient encore, emmenée par les cris, la foule rapplique. Cette fois, ça y est, c’est fait, les Gilets Jaunes se sont emparés de l’échafaudage. Gigantesque drapeau d’or. On ne se pose plus la question de savoir ce qu’il va devenir, il est comme nous, l’échafaudage, il ne lâchera pas, trop debout pour tomber. 

Bientôt, la rue sera une traînée de poudre, tellement unie, nous ne serons plus qu’un seul homme, tellement compacte, nous serons tous en première ligne. En face, les CRS se tiennent main sur l’épaule et les matraques frappent les boucliers. 

Je reconnais les visages comme s’ils venaient de mon coin. Nos têtes de tous les jours, nos têtes normales, qui ne changent rien à ce qu’elles sont, elles sont faites comme ça. Des balaises habitués à bosser dur et des battantes qui ne comptent pas leurs 

heures. Ce sont nos vies sans bruit qui sont venues jusqu’ici. Des jeunes, des couples et des copains qui sont partis dans la nuit avec le thermos de cafés, les sandwichs dans l’alu, des masques de bricolage et des lunettes de piscine. Les plus âgés sont là aussi, nombreux, avec la couleur auburn bien faite ou les joues rasées de frais même si l’on est à la retraite. Des anciens, porteurs d’espoirs à petits pas mais à la peau dure qui ne laisse rien passer. Oui, tous ces gens, je les reconnais. Nos yeux, nos cernes, nos rides et nos sourires, se sont de nouveau retrouvés sur les Champs-Élysées, mais avec quelque chose en plus : on est venu reprendre nos mots. Comme s’il fallait que ça sorte, comme s’ils avaient besoin d’une suée, et parce qu’on n’entend pas le cœur quand il crie qu’il n’en peut plus. J’existe aussi, c’est marqué dans le dos d’un gilet, d’une écriture qui ose à peine. 

Aucune bouche ne pourra nous les souffler, nos mots, ils ne s’apprennent pas par cœur, c’est de la poésie sur nos épaules, ce sont des mots qui se vivent, les uns avec les autres, comme sur les ronds-point, sous nos cabanes en palettes, autour du brasier dans le bidon de fer. On est des rescapés nous aussi, on vit à vif, et le monsieur en fauteuil roulant avec son mégaphone est aussi fort qu’un rockeur à genoux. 

Face à face. Gilets jaunes contre pare-balles. Des smicards contre des smicards. Il y a dix mètres entre nous et direct on l’a repéré, le flash-ball. Il nous met en joue et je le jure, ce n’est pas qu’une impression : il vise la tête ! Le mec balaie les visages de son canon comme s’il était au stand de tir devant les ballons. Personne ne baisse les yeux. 

Les CRS ont le poing serré sur leurs armes et les matraques cognent plus fort contre les boucliers. Certains transpirent à grosses gouttes sous les casques et les uniformes, leurs respirations sont plus lourdes que leurs protections. Dire que c’est aussi le peuple en face de nous. Les mêmes galères pour payer les traites du pavillon et mettre de l’essence dans la voiture. Est-ce qu’ils ont choisi leur boulot ? Sans doute certains sont rentrés là-dedans pensant assurer la sécurité de leurs semblables, et il se retrouvent à défendre des mannequins en plastique habillés de vêtements chers. On les a vus au moment où ça commence à chauffer, rappliquer en nombre devant les magasins de luxe. Ils protègent des boutiques où ils ne rentreront jamais, des vitrines où toute leur vie ils ne verront que leur reflet. Mais peut-être que comme nous, ils s’en foutent des sapes hors de prix. Ils font leur boulot, c’est ce qu’ils disent. Ils ont des ordres, ils exécutent. L’uniforme qui a le doigt sur la gâchette du flash-ball, il y a un col-blanc derrière qui l’autorise à viser la tête et suit les évènements planqué dans un bureau. Le pouvoir ne respecte pas ses forces de l’ordre : il les envoie sous les insultes et les pavés, s’arrangeant avec la casse qui discréditera notre mouvement. Dans tous les cas, dans tous les camps, c’est toujours le peuple qui trinque. Mais on n’oublie pas : un flic est quelqu’un qui peut donner sa vie pour sauver la nôtre. Mais on n’oublie pas : un flic est quelqu’un qui peut nous prendre la vie. 

« – Première somation. Nous allons faire usage de la force. Nous restons soudés. De toutes façons on ne peut plus se disperser, la rue elle est à nous et elle a tous nos visages. Devant, il y a des femmes, beaucoup de femmes, torse bombé et sac à main à bandoulière, qui scandent aux CRS de poser leurs casques et de nous rejoindre. Elles ont lâché le bras de leur mari pour lever le poing, d’autres sont venues toutes seules avec le prénom de leurs enfants : Nina, Hugo, Maman se bat pour vous. 

– Deuxième somation. Nous allons faire usage de la force. De notre côté, personne ne recule et même, des voix crient « On y va ! ». Il suffit d’une personne, puis deux, puis trois, et les autres suivront. 

Sous les visières des CRS, les plus jeunes froncent leurs sourcils pour faire plus dur. Les plus âgés, même s’ils en ont vu d’autres, ne nous regardent pas comme d’habitude, certains ont la paupière qui tremble. Le flash-ball panique, ne sait plus où viser, fait des gauches-droites dans tous les sens. Ça peut partir n’importe où et finir en œil troué. Les street medic ont enfilé le treillis, du blanc et du kaki pour nous sauver. Ils doublent tout le monde pour aller au plus vite devant, c’est là qu’il va y avoir les premiers coups. On les applaudit. Avec les Gilets Jaunes, jamais le peuple ne s’était autant applaudi. A chaque manif, les gens sont sortis aux fenêtres pour nous encourager, les klaxons des automobilistes aux ronds-points, on les entend encore, et les slogans sur les murs, ils resteront dans nos mémoires. Jamais le peuple ne s’était donné autant de reconnaissance. Comme on s’est fait chaud au cœur. 

– Dernière somation ! Nous allons faire usage de la force ! Certains CRS arrêtent les coups contre leurs boucliers et relèvent la matraque, prête à s’abattre. Ils trépignent dans leurs bottes, font du sur place. Ceux du premier rang ont fléchi les genoux, attendant de charger. Nous, nous n’avons rien d’autre que notre courage et nos mains nues. Dites à l’avenir que nous arrivons, au marqueur, en gros, comme une tape dans le dos. 

Nous avons commencé à écrire une histoire collective, elle ne s’arrêtera pas, et nous non plus. Il y a déjà eu des blessés, il y aura peut-être des morts, mais enfin, enfin, nous nous sentons vivants. Nous avons cherché ce que nous avions en commun, ce qu’il nous restait d’espoir et de force, ce que la peur ne nous avait pas pris, la confiance en l’autre, le besoin de vivre et l’envie d’être libres. Chacun est venu avec son bout de terre, son morceau d’histoire, son numéro de département ; les pièces retrouvées d’un gigantesque puzzle, la carte du pays. Avant, on ne se serait peut- être jamais parlé, on ne se connaissait pas. La ville, la campagne, la banlieue, le terroir. Mais aux ronds-points, on a croisé nos chemins, nos souffrances et nos espoirs, les deux côtés de la rocade. Comme s’ils regardaient le monde de la même fenêtre, le 9.4 et le 8.6 se sont tombés dans les bras. Il a suffi d’un pan de tissu pour que la lumière se fasse, et tous ensemble, nous soyons prêts à briller. 

– Je répète. Dernière somation ! Nous allons faire usage de la force ! » 

Chez nous, personne ne bouge. Le premier rang est à l’arrêt et se regarde. Derrière, au loin, les détonations résonnent entre les murs et la fumée envahit le ciel. Soudain, il y a eu une seconde de silence, une seconde, une seule seconde, et un jeune en casquette-survêt-baskets, 17 ans peut-être, a brandi son poing et a commencé à chanter. Sur son gilet, il a écrit : Le jour de gloire est arrivé… Les uns après les autres, tous les poings se lèvent, toutes les voix s’élèvent, et le premier rang entraîne avec lui toute la rue à gorge déployée : « Allons enfants de la patrie ». 

Nous avançons, unis par un même rêve, il ne peut rien nous arriver. Nous ne sommes plus seuls, quelqu’un nous a réunis. Nous sommes le peuple, nous sommes le pays. Vive la France ! Bleu, blanc, rouge. Et blouson noir. 

Biographie

oris Lanneau est écriturier, c’est comme cela qu’il se définit. Et il écrit tout ce qu’il peut : des romans, parus aux éditions Sarbacane (Sur la tête de l’amour et La fille de la ville), des portraits pour la presse (L’Humanité, Revue XXI), des haïkus, des chansons, notamment pour Johnny Hallyday sur son ultime album, le titre Tomber encoreDe cette folle histoire où les mots d’un fan se sont retrouvés dans la voix du plus grand rocker français, il en a fait un livre, sorti en janvier 2020 aux éditions XO Un jour j’écrirai une chanson pour Johnny.