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Monde d'avant vu d'après ou l'inverse Texte ItalieMémoire

« May you (not) live in interesting times »

MEZZALAMA Chiara

Elle avait flâné à la grande fête foraine de l’art contemporain. Elle aimait ça, se promener distraitement dans les jardins de l’Arsenale ou dans les corderies, regardant tout et rien, laissant à son instinct le soin de l’arrêter là où quelque chose lui parlait, lui chuchotait un secret, lui offrait un instant de beauté, lui révélait une vérité dans le grand brouhaha, toujours plus fort et chaotique du monde. Le titre de la Biennale cette année-là était « May you live in interesting times ». Oh, quelle phrase inimaginable ! Quelques jours plus tard, en novembre, Venise était sous l’eau. 

Dans une salle noire elle s’était émerveillée devant des vitrines illuminées ; à l’intérieur des arborescences évoquaient un récif de corail. De près, un minutieux et merveilleux enchevêtrement de broderies au crochet, de perles et de déchets en plastique : The Crochet Coral Reef, un projet de Christine et Margaret Wertheim, commencé en 2005 en Australie, lut-elle sur le cartel. Elle sortit ; ses yeux étaient remplis d’étincelles, éblouis. Elle rentra chez elle, à Paris, et n’y pensa plus. 

Puis vint le printemps 2020. Seule, elle était enfermée chez elle comme tout le monde, dans le sens littéral du terme. Au fur et à mesure que le temps passait, sa tête se remplissait d’images, de rêves, d’hallucinations. Les plantes dans le petit jardin d’en face poussaient démesurément, de même que le silence qui enveloppait la ville. L’angoisse se frayait un chemin dans son esprit, les questions sur l’après prenaient la forme d’énormes papillons nocturnes qui venaient se poser sur ses paupières fermées et dérangeaient son sommeil. Les souvenirs, de plus en plus puissants, lui faisaient mal. Elle avait l’impression de tout se rappeler et de tout oublier. 

Ce fut alors qu’elle se posa la question, la même question que des années auparavant les sœurs Wertheim se posèrent : quand ce que nous connaissons disparaîtra, comment en garderons-nous mémoire ? Comment transmettre à celles et ceux qui viendront après ? Comment dire la neige, la glace et les saisons ? Les poissons dans la mer ? Les espèces disparues ? Comment dire la proximité entre les humains, les gestes de tendresse, s’embrasser, se serrer la main ? Échanger larmes et baisers ?  

Des mathématiques pour reproduire la structure du grand récif corallien et le travail manuel des femmes partout dans le monde, coudre, broder, tisser, créer, réparer. L’art et les sciences, la patience des femmes, le partage de savoirs sur plusieurs générations. Voilà comment était né le projet. Elle aurait voulu en savoir plus. Nager dans ces forêts sous-marines, oublier à quel point tout était ravagé, abimé, perdu. Elle eut envie de pleurer. S’enfonça dans son canapé et se mit à penser. Même penser lui devenait difficile.

Elle ne savait pas faire grand-chose avec ses mains. Elle aimait l’art, la littérature, elle écrivait. Attraper des pensées, les nouer avec les émotions, un mot après l’autre, comme les nœuds du crochet. Sa manière à elle de broder. Comment une activité si solitaire pourrait-elle contribuer à une action collective ? Ce fut alors que son voisin d’en face ouvrit la fenêtre et que les notes d’une chanson qu’elle aimait arrivèrent jusqu’à elle. Avaient-ils les même goûts musicaux ? Une odeur de pain arriva d’en bas. Quelqu’un faisait le pain chez lui ? Elle n’avait jamais éprouvé ce genre de curiosité et là cela devenait d’une importance capitale. Comme si connaître la vie des autres pouvait sauver la sienne. Elle commença par écrire quelques questions : aimez-vous la glace au citron ? Quelle est la dernière fois que vous avez regardé la lune ? Que vous avez joui en faisant l’amour ? À quelle vitesse poussent vos cheveux ? Que mangez-vous quand vous vous sentez tristes ? Combien de bières et de verres de vins depuis ce matin ? Votre dernier rêve ? Quelles sont vos colères ? Et après on fait quoi ? 

Elle recopia les questions sur du joli papier de soie rose et les glissa sous les portes de ses voisins. Puis elle alla se coucher. Le lendemain matin une foule de papillons roses volaient devant sa fenêtre. Elle l’ouvrit. Un à un les papillons entrèrent, déplièrent leurs ailes et déposèrent une réponse dans la paume de sa main. Je n’écoute que Bach et du punk en ce moment. J’aime la glace à la fraise, j’utilise de la levure mère pour mon pain et de la farine T80, la lune semblait triste derrière un voile de nuages, depuis longtemps personne ne me fait l’amour, après… je n’arrive pas du tout à y penser. Je ne bois pas d’alcool, quand je suis triste je mange du chocolat. Je n’ai plus de cheveux depuis le début de ma chimio. Je suis en colère contre ma voisine qui se mêle de mes affaires. Cette nuit j’ai rêvé de papillons roses… 

Paris, jour 24 du confinement 2020

Chiara Mezzalama 

Biographie

Chiara Mezzalama est italienne. Auteure, traductrice et psychothérapeute, ses romans sont publiés en Italie. Lauréate de nombreux prix dont le Prix Sorcières 2018, catégorie Carrément Beau Maxi, Le Jardin du dedans-dehors est son premier texte écrit en français, illustré par Régis Lejonc (éd. Des Eléphants).