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Nouvelle réalité

LENNART Tara

Sur cette photo, prise un soir de printemps à Pigalle, on voit quatre jeunes, réunis à la table d’une terrasse de bar. Il est vingt-et-une heure. Les tables, en arrière-plan flouté pour attirer l’attention sur le groupe de copains, sont occupées. L’une des filles, une rousse au look bohème, sort une tête de weed d’une pochette dans son sac, une autre tend un joint à son voisin de gauche et le quatrième, un garçon, porte un verre à ses lèvres. Une scène anodine, inimaginable avant 2020. Après l’épidémie de COVID-19, l’Etat français avait revu sa position sur le cannabis pour éviter une catastrophe économique sans précédent. 

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J’ai pris cette photo après avoir observé le groupe d’intervention en bas de chez moi. Une histoire de marquage au sol, de périmètre de sécurité, de bruit à 7h30 et de coupures d’eau. Je remarquais, en croisant les ouvriers, qu’il y avait deux femmes et deux hommes. Je me suis amusée à les observer, de leur arrivée à leur départ, pendant plusieurs jours. Je constatais que les femmes et les hommes se répartissaient les tâches de manière égale, les unes portant autant de choses lourdes que les autres. C’est ça que j’ai voulu montrer en faisant le portrait cette femme blonde en combinaison bleue, avec lunettes, gants et casque de protection, en train de manier un marteau-piqueur pour défoncer le trottoir. Fait désormais acquis, l’égalité homme/femme avait mis des siècles à s’inscrire dans la société. Qui a un jour décidé de l’assignation des tâches à l’un ou l’autre sexe ? 

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Ici, c’est la tranquillité de cette famille que j’ai souhaité mettre en avant : deux mères qui achètent des glaces à leurs enfants. L’une des mamans est blonde aux yeux bleus, et en fauteuil. L’autre, valide, a la peau noire et les cheveux noués en dreadlocks. Leurs enfants sont métis. J’ai réalisé ce cliché en noir et blanc un samedi après-midi, au jardin des Tuileries, à l’argentique. La lumière est douce, printanière. Le soleil éclaire la scène de manière brute, laissant deviner d’autres gens faisant la queue au stand de sucreries. La banalité absolue de cette image prend son sens si l’on se place quelques temps en arrière. Les couples homosexuels et non conventionnels ont du se battre pour acquérir ce droit à l’anonymat. En 2025, il était encore impensable qu’une femme handicapée devienne ministre, qu’un homme trans présente une émission de grande audience, qu’une femme noire et lesbienne gouverne les Etats-Unis. À force de combats, les causes sont devenues acquises. 

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Quinze jours, all inclusive en Corée du Nord. On voit, en contre-plongée, une immense affiche sur la façade d’un grand magasin Haussmanien qui se détache sur un ciel d’un bleu limpide. Je n’ai pas connu de pays qui soit encore une dictature, elles ont disparu avec l’avènement d’une ère de pacification massive bien avant ma naissance. Les conditions de vie, de pires en pires, sur la planète ont d’avantage préoccupé les dirigeants que leur équipement nucléaire. Les grandes puissances ont, d’un commun accord, cessé d’investir la majeur partie de leur budget dans le développement militaire, mettant ainsi fin à une ridicule course à l’armement. La guerre devenant obsolète, les régimes extrêmes perdaient de leur impact. Nous n’avons pas connu le terrorisme, la famine n’existe plus, les ressources circulent librement. Peu importe qu’elles soient produites par de grandes multinationales, une par continent. La paix a un prix, après tout. 

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Cette photo d’un grand axe, la rue de Rivoli, montre un faible pourcentage de voitures et plusieurs bus. Quelques détails laissent apercevoir qu’il s’agit de véhicules électriques et automatiques. Les panneaux solaires sur les transports en commun, l’absence de conducteur dans certaines voitures, par exemple. Dans ce domaine également, celui de l’écologie, les débats ont fait rage, prenant une ampleur sans précédent au début des années 2000 et s’intensifiant dans les décennies suivantes. Les catastrophes naturelles ont bouleversé les priorités à l’échelle planétaire. Là aussi, la crise générée par le COVID-19 a montré qu’une autre mécanique économique était possible, urgente, même. La conscience écologique s’est répandue, les modes de consommation ont changé jusqu’à faire basculer les habitudes. Désormais, l’économie est verte, les fonds monétaires sont investis dans les ressources durables et la recherche technologique à impact carbone nul. J’ai apporté des retouches douces pour conférer une tonalité chaude à cette fluidité mécanique. 

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La consigne de l’exposition est « Nouvelle Réalité ». À nous, photographes, de l’illustrer de manière libre. Née après des changements qui ont modifié la société de manière profonde et marqué l’entrée dans une nouvelle ère, j’ai choisi 5 grands thèmes qui marquent l’époque. J’ai effectué un travail de recherches, lectures et immersion dans les années 20 afin d’avoir des élé- ments de comparaison entre les époques et une explication particulière à apporter à chaque cliché. 

Tara Lennart

Biographie

Journaliste, fille de journaliste et petite-fille de journaliste, Tara Lennart vit entre Paris et le Périgord Noir. En 2014, elle crée Bookalicious, media web dédié à la littérature indépendante où elle fait voisiner, entre autres, chroniques littéraires et podcast. En 2019, elle publie « Macadam Butterfly », recueil de nouvelles composé de Polaroïds urbains.