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D.I.Y (Décontaminez-le vous-même)

FLAHAUT Jean-Marc


« Notre univers est gouverné par des fictions de toute sorte (…) Nous vivons à l’intérieur d’un énorme roman (…) La fiction est déjà là. Le travail du romancier est d’inventer la réalité. »

J.G Ballard, « Crash », préface, 1995

le monde d’après
se trouvait dans celui-ci
il fallait seulement l’imaginer
derrière les graphiques des experts patentés
c’était bien dans ce monde
au présent éternisé
que se trouvait le suivant
il fallait seulement l’imaginer
le confinement n’était pas
une parenthèse enchantée
mais le spectacle imposé d’un temps médiatique
avec ses protocoles bien rodés
diffusés aux heures de grande écoute
restez chez vous
sauvez des vies
faites vos courses dans les établissements autorisés
télétravaillez
ne vous déplacez pas sans autorisation
ne vous touchez plus
ne vous embrassez plus
l’amour, c’est la mort
la guerre, c’est la paix
la liberté, c’est l’esclavage
l’ignorance, c’est la force
la mort, c’est la vie
certes
nous venons tous
au monde capitaliste
avec une date d’expiration
mais chacun espérait en secret
qu’on ferait
une exception
pour lui
cependant
nous rêvions
oui
nous rêvions toujours
mais la plupart
du temps c’était
des cauchemars
grottes, serpents, fourmis, forêts,
animaux dépecés
maculés d’urines infectées
pour ma part
dangereuses visions
contes fantastiques
souvenirs d’enfance
chambre de lecture
malédiction des pharaons
car au milieu
de ces jours engloutis
les livres reprenaient sens
ils effaçaient les horizons mortes
des faux discours
laissant place à tous les possibles
mais les livres ne servent à rien
s’ils ne nous ramènent pas à la vie
or nous attendions
au lieu d’agir par nous-mêmes
en refusant leurs images-contrôles
nous attendions encore
qu’on décide à notre place
prêts à tout accepter
par sentiment de culpabilité
ou pour quelques euros de plus
toutes choses d’une égale étrangeté
dehors
plus rien ne bougeait
hormis les oiseaux
sur les branches
paysage mental
d’un désert
d’hommes
& de femmes
étouffant en silence
comme on se tire
un drap
sur la tête
c’était le calme
avant la tempête
tout le bois mort des jungles
et les villes en feu
dans un futur sans avenir
tu disais
nous ne devons plus attendre
nous devons nous remettre au travail
révéler au grand jour
leurs engrenages narratifs
leur poésie de pacotille
leurs misérables petites fictions
dénuder leurs procédés
afin d’échapper à cette part de folie
qui nous guette
et tu avais raison
ce monde de simulacres
plus personne n’en voulait
réduire le vacarme émotionnel
renouer avec l’expérience vécue
se servir de tous nos sens pour
faire exploser les standards de cette pseudo-réalité
en inventer une nouvelle
fabriquer de l’inédit
tout cela
était à notre disposition
de manière libre et gratuite
l’avait toujours été
j’avais presque fini par l’oublier

Jean-Marc Flahaut

Biographie

Jean-Marc Flahaut est un auteur de la région né en 1973 à Boulogne sur Mer. Après des études dans le social, il anime de nombreux ateliers d’écriture. Jean-Marc Flahaut écrit des textes courts et poétiques sur des thèmes de la société, de l’identité, des luttes… Il est notamment édité chez Interzones.