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Ils racontent que nous sommes en guerre

PONTHUS Joseph

« Jusques à quand les gens de guerre
Tiendront-ils le haut du pavé ? »

Jean-Baptiste Clément, La Semaine sanglante

Ils racontent que nous sommes en guerre.

Mon cul, comme dirait Ubu.

La guerre, c’est celle qu’ils ont faite et gagnée depuis des années contre les soignants, les professeurs, les éducateurs, la classe ouvrière, les péquenots, les chômeurs, les étrangers, les caissières, tous ceux du nettoyage et de la logistique, les sans-abri et qu’ils feignent de découvrir aujourd’hui et de trouver indispensables en leur promettant de payer les heures supplémentaires pour 60 heures par semaine ou d’aller travailler bénévolement aux champs ; pourquoi non dans les rizières.

Si l’on n’avait pas d’artistes, d’auteurs, d’intermittents, de réalisateurs et de petites mains de l’ombre aujourd’hui sur la croûte, pour sûr qu’on s’emmerderait sacrément en confinement sans bouquins à lire, films ni séries à regarder, jeux à jouer. Mais ils n’en parlent pas, ils ne sont pas indispensables comme aujourd’hui les infirmières qu’ils matraquaient et gazaient il y a trois mois.

Honte. Honte. Honte à ce gouvernement et à ceux qui l’ont précédé pour cette mascarade. On veut des masques. Pour ceux qu’on aime et qui vont y passer. Pour nous ensuite éventuellement. Et comme ce glorieux curé rital crevé hier ou avant hier (sancto subito), nous, on serait même foutus de refiler notre masque à un plus nécessiteux que nous.

Nous ne sommes pas en guerre.

Nous sommes en vie et, chers guerriers, on vous emmerde.

« Tu ne meurs pas de ce que tu es malade, tu meurs de ce que tu es vivant » disait Montaigne à la suite de Sénèque.

Je me suis longtemps accroché à cette phrase frappée au coin du bon sens même si aujourd’hui j’ai peur que mes proches y passent de maladie.

En fait non de maladie, en y réfléchissant bien, sinon de toute cette maladie capitaliste depuis des décennies.

Nous sommes vivants.

« Les mauvais jours finiront
Et gare à la revanche
Quand tous les pauvres s’y mettront »

Biographie

Joseph Ponthus est écrivain. Il a travaillé comme intérimaire dans l’agroalimentaire (abattoir, chaîne de préparation de tofu…) et cela lui inspire À la ligne, son premier roman sorti en 2019 aux Éditions La Table Ronde. Ce premier ouvrage est rédigé dans ponctuation, rendant palpable le rythme du travail à l’usine. Il est le lauréat du Prix Jean Amila-Meckert en 2019 et en est donc le président pour l’édition 2020.