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Le monde d’après

VILLIN Emmanuel

« Good times are comin’,
I hear it everywhere I go.
Good times are comin’,
but they sure comin’ slow. »
Neil Young

Colères du présent m’a fait l’amitié de m’inviter à participer à la dix-neuvième (?) édition de son salon du livre et ce, à double titre : à la fois en tant qu’auteur d’Asphalte éditions, qui fête cette année ses dix ans, et dont le catalogue parcourt les espaces urbains et leurs marges aux quatre coins de la planète, et comme auteur d’un roman qui a pour sujet central une ville, Beyrouth, capitale du Liban, pays mis à l’honneur cette année. 

Patience. J’écris ces quelques lignes avec devant moi un cendrier syrien en cuivre au fond duquel est gravé en arabe ce mot « صبرا » : patience. De patience, il va nous falloir nous armer. Lorsque ce texte sera mis en ligne, serons-nous à bout de patience ? Ou serons-nous venus à bout de ce virus ?

Ce cendrier me vient de mon arrière-grand-père qui, de garçon de café dans l’Aisne, s’était engagé dans l’infanterie peu de temps avant le déclenchement de la Grande Guerre (s’il ne l’avait pas fait de son propre chef, on s’en serait chargé pour lui en 1914). Il avait ainsi dû troquer chemise blanche, nœud papillon noir, gilet multipoches, tablier blanc et plateau en zinc contre un pantalon rouge datant de 1867, une capote modèle 1877 en drap de laine gris de fer bleuté et ses deux rangées de six boutons semi-bombés de cuivre, un képi modèle 1884 rouge et bleu muni d’une jugulaire et d’une visière en cuir noir, un ceinturon de cuir teinté du même noir, des bretelles en suspension et trois cartouchières dotées chacune de quarante cartouches. Chic, mais salissant. Peu de temps après être sorti miraculeusement vivant des tranchées et de leurs gaz asphyxiants, il monta à bord d’un bateau militaire à vapeur direction le Levant, plus précisément le nord de la Syrie où il mit pied à terre probablement en 1920. Un siècle plus tard, la Syrie, dont le peuple en colère s’est soulevé courageusement, il y a neuf ans déjà, subit chaque jour un peu plus la répression sanguinaire de son dictateur, qui ne lui pardonne pas d’avoir réclamé davantage de libertés. Et voilà ce peuple martyrisé, dont plusieurs vivent dans des camps de déplacés, subir lui aussi de plein fouet l’épidémie, n’en déplaise au régime qui, toujours à la pointe du cynisme, déclare que « l’armée syrienne a nettoyé la Syrie de nombreux germes, il n’y a pas de cas de coronavirus pour l’instant », établissant un lien implicite entre le virus et le soulèvement anti-régime. 

Parce que mon arrière-grand-père, voici un siècle, puis mon grand-père ont vécu — et combattu — en Syrie et au Liban, j’ai voulu à mon tour y vivre, revêtant pour ma part l’uniforme pacifique (les temps changent un peu, finalement) d’enseignant de français auprès de l’armée libanaise, uniforme dont les épaulettes trop larges étaient barrées de galons de sous-lieutenant que je ne méritais à vrai dire pas, tant j’avais été pitoyable durant les deux semaines d’exercices militaires précédant mon affectation outre-mer, mon sens du rythme, pourtant honorable à la guitare, n’étant pas du goût du sergent-chef qui nous faisait inlassablement marcher au pas de l’oie dans la cour de la caserne de Satory, galons de sous-lieutenant immérités disais-je et qui avaient pour seule fonction de tenir en respect les soldats particulièrement indisciplinés à qui je tentais laborieusement d’apprendre le français sur la base navale de Jounieh, à une trentaine de kilomètres au nord de Beyrouth. Beyrouth donc, du moins l’idée que je m’en faisais et aussi étrange que cela puisse paraître, était pour moi le lieu de toutes les utopies et deviendrait, presque naturellement, le sujet de mon premier roman, Sporting Club. (A sa sortie, un critique avait fait un flatteur rapprochement entre mon livre et Le désert des tartares, et il me semble aujourd’hui que nous sommes ironiquement tous devenus des lieutenants Giovanni Drogo, cloîtrés dans nos fortins, attendant l’ennemi invisible). 

Beyrouth justement, qui depuis le mois d’octobre avait pris l’habitude de descendre tous les jours dans la rue pour exprimer sa colère vis-à-vis d’une classe politique corrompue jusqu’à la moelle, la même qui trône à la tête du pays depuis la fin de la guerre, soit depuis… trente ans. Beyrouth, très vite rejointe par les autres grandes villes du nord et du sud et bientôt le pays entier, et c’est tout un peuple en colère qui appelle à la thawra, la révolution. Une révolution d’un nouveau genre qui en a surpris plus d’un, à l’étranger, mais avant tout au Liban. Une révolution sans coup de feu, sans violence, dans un pays où tout le monde possède une arme et qui dans la mémoire collective reste celui d’une guerre civile meurtrière (1975-1990). Ce mouvement protestataire est aussi l’occasion pour les Libanais de se réapproprier l’espace public que les politiciens et hommes d’affaires honnis (ici, les deux fonctions se confondent) ont méthodiquement confisqué, le pompon, si j’ose dire, étant la récente construction sur (sic) la dernière plage publique de Beyrouth, et ce en infraction la plus flagrante avec la loi, d’un complexe hôtelier de luxe, le bien mal nommé Eden Bay, privant de facto les populations les plus modestes de la capitale d’un accès à la mer. 

Les Libanais et en particulier les Beyrouthins ont depuis octobre fait preuve d’un grand courage lors des manifestations quotidiennes, brandissant et scandant des slogans dans lesquels ils rivalisaient d’humour pour brocarder les politiciens véreux qui pillent le pays depuis des décennies, accrochés à leur fauteuil et à leurs juteuses prébendes auxquels ils ne renonceraient pour rien au monde. Les manifestants, parmi lesquels, de très nombreuses femmes, ont dû faire face à une répression violente de la part des forces de l’ordre, violence à laquelle les révolutionnaires n’ont jamais cédé, phénomène marquant et qui est le signe que quelque chose a changé, en particulier dans la jeunesse. 

Chaque soir, à vingt heures, les Libanais sont sortis sur leur balcon pour frapper sur des casseroles en signe de protestation. Chez nous, en France, à la même heure, on ouvre ses fenêtres pour applaudir les personnels soignants en signe de remerciement. Je ne peux hélas m’empêcher de trouver cette subite gratitude grégaire à l’égard de l’hôpital en particulier, et des services publics en général, quelque peu déplacée. Certes, mon snobisme infus me conduit à prendre le contrepied systématique de toute mode ou mouvement de foule (j’essaie d’ailleurs ici, tant bien que mal et maladroitement sans doute, de ne pas céder au journal de confinement), mais je ne peux m’empêcher de penser que parmi ces claqueurs, nombreux sont ceux qui n’ont pas songé à défendre ces services publics, si utiles et vitaux en temps de crise, et à lutter contre la marchandisation intégrale de la société, y compris de la santé, lorsqu’ils glissent leur bulletin dans l’urne, du moins pour ceux d’entre eux qui font encore le déplacement.

Comme en France lors des manifestations des « gilets jaunes », la police libanaise a massivement usé de gaz lacrymogène pour éloigner les manifestants des lieux de pouvoir du centre-ville. Et voici que, quelques jours après que le gouvernement a annoncé le premier défaut de paiement de l’histoire du Liban (le pays n’est pas en mesure de rembourser la bagatelle de 1,2 milliard de dollars de sa dette), les masques chirurgicaux utilisés par les protestataires pour se protéger des gaz ont retrouvé leur usage initial : se protéger de l’épidémie de coronavirus. Après avoir inlassablement occupé les rues cinq mois durant, voici donc les Libanais contraints de se cloîtrer chez eux. Cette semaine, les hélicoptères de l’armée sillonnent les airs pour appeler la population à se claquemurer chez elle. « Restez chez vous », leur intiment les militaires aéroportés, seul et dernier moyen qu’a trouvé un Etat défaillant pour sécuriser sa population. 

A Nice, la ville française comptant le plus de caméras de surveillance (« de vidéoprotection » corrigerait son maire motodidacte), ce sont des drones qui survolent les plages et qui intiment aux baigneurs et autres bronzeurs de rentrer chez eux. Dans son livre-programme, Une certaine idée de Paris (sic), aux éditions Mille Milliards (de dollars ?), le maire de mon arrondissement, a intitulé la première partie du second chapitre  — Un Paris de nouveau agréable à vivre — « Renforcer la sécurité, première des priorités ». Je repense alors à ce livre glaçant de J. G. Ballard, Sauvagerie (Running Wild), dans lequel une résidence luxueuse et hypersécurisée est le théâtre d’un massacre. Malgré le système de surveillance perfectionné, les criminels sont parvenu à commettre leur forfait sans laisser le moindre indice. Dans cette anticipation sociale des plus sombres, publiée en 1988, Ballard, qui fut enfermé plusieurs années avec sa famille dans un camp par les Japonais après l’attaque sur Pearl Harbor, dénonce autant qu’il prédit notre société ultra-sécuritaire, un carcan invivable pour la nature humaine, et dont on ne peut sortir que par la violence. Un livre, hélas, plus que jamais d’actualité. En revanche, aucune caméra ou drone n’a repéré cette femme, gilet jaune sur le dos et sur lequel il est inscrit « Sécurité école », tenant de sa main ganté de latex un petit panneau rouge « Stop Ecole » et qui, tous les jours depuis le confinement, fait les cent pas sur le passage piéton devant l’école publique de mon quartier aux grilles solidement cadenassées et derrière lesquelles aucun cri d’enfant ne résonne… Ballard enfin, dont le dernier livre, son autobiographie, a pour titre original Miracles of Life, en français La Vie et rien d’autre. Je signe sur-le-champ ce programme. 

Mon regard se porte à nouveau sur ce cendrier syrien qui m’invite à la patience, qui serait le contraire de la colère, laquelle peut aussi être comprise comme une urgence. L’Urgence et la patience, tiens, le titre d’un recueil de textes de Jean-Philippe Toussaint qui m’a beaucoup aidé dans l’écriture de mon premier roman. « L’urgence, qui appelle l’impulsion, la fougue, la vitesse — et la patience, qui requiert la lenteur, la constance et l’effort. » Pour que le « monde d’après » ne ressemble pas furieusement au monde d’hier, peut-être serions-nous bien avisés de nous armer justement d’urgence et de patience. 

Emmanuel Villin

Paris, 23 mars 2020

Comme il est de coutumes aux éditions Asphalte de publier à la fin de ses livres une playlist pour poursuivre la lecture, je me permets ici d’en proposer une :

Playlist :

« Les papillons noirs », Serge Gainsbourg et Michèle Arnaud

Butcher’s tale (western front 1914), The Zombies

Ya habibi tâlaa, Asmhan

Vampire Blues, Neil Young

Hélicoptère, Mireille Darc

This Town, Lee Hazlewood

Where Have All The Good Times Gone, The Kinks

Emmanuel Villin

Biographie

Emmanuel Villin est né en 1976. Sporting Club, son premier roman, est paru chez Asphalte en 2016 et reparaîtra chez Folio Gallimard en janvier 2018. Il met en mot le « capharnaüm » d’une « ville qui se transforme – toujours plus hostile et agressive ». Il est également auteur pour la jeunesse.