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Inédit Texte CritiqueScience fiction

Zone sécurisée 24

MORAL Thierry

Une étendue de routes, de terres brunes et d’arbres sans feuilles. Le drone SRW412 filme le paysage. Il est programmé pour repérer tout signe de vie humaine ou animale, mais livrera un rapport R.A.S, quoi qu’il arrive, même s’il détecte du mouvement. Telle est sa fonction. L’atterrissage sur le dôme de béton de la zone sécurisée 24 s’exécute à la perfection. Mission accomplie.

L’agent d’entretien technique glisse ses mains dans les gants fixés au mur. Avec une rapidité mécanique, il retire la carte mémoire miniature du drone SRW412, puis plugge le câble de rechargement. La carte est déposée dans un tiroir de décontamination en plexiglas. L’oeil rouge du scanner vérifie le taux de risques pathogènes. Test négatif. L’agent retire ses mains des gants, appuie le levier, ouvre la boîte et récupère la carte. Il se retourne pour sortir du sas, mais une quinte de toux l’interrompt. Dans ce court instant, il place discrètement la carte dans sa bouche et la remplace par une autre, montrant de l’activité humaine à l’extérieur. Les jeunes doivent savoir.

La porte de la salle de contrôle s’ouvre en deux, avec un bruit fluide et délicat. Le superviseur bascule de son mur d’écrans avec sa chaise pivotante et tend le bras. L’agent d’entretien technique lui remet la carte mémoire. Il est toujours aussi surpris, par l’étroitesse de cette pièce et par le costume sans pli du superviseur.

– R.A.S ?

L’agent hoche la tête.

– Je vais pouvoir fournir ces images au groupe de paroles CM376. Dehors, la vie n’existe pas. Ils ont besoin de le voir, pour le croire. 

Le sourire satisfait aux lèvres, le superviseur marche vers le secteur confiné. Il demande au chef du portail qu’on lui déverrouille l’accès au bloc « réunion ». Cette zone ressemble à un immense hangar, dans lequel on aurait stocké pêle-mêle des décors de cinéma et de fêtes foraines. Le superviseur pénètre dans la salle de réunion, qui n’est autre qu’une salle à manger vieillotte de grand-mère des années 90. Il insère la carte dans la fente de l’écran. Lorsqu’il sort de la pièce, le groupe CM376 arrive tranquillement.

– Quand je vous vois, je ne me dis pas que je suis face à la jeunesse dans toute sa diversité, mais que l’avenir, c’est vous.

Sur ses mots, le superviseur longe le bâtiment censé ressembler à une grange médiévale. D’un coup de badge, il ouvre une porte affublée d’un pictogramme « sens interdit » et se retrouve face à deux écrans et deux vitres donnant sur la pièce occupée par les jeunes. Ils ne se doutent pas que les miroirs de grand-mère sont sans tain. Le groupe de paroles CM376 répond parfaitement à la diversité ethnique, sociale et intellectuelle requise. Tous les critères sont réunis pour que le résultat de ce débat aille dans le bon sens. Les gens ont besoin de considérer que cela vient d’eux, pour y croire. D’un geste, il lance la lecture de la vidéo, puis monte progressivement l’ambiance sonore sur la table de mixage. Un son de nappe synthétique enveloppe les images du drone avec douceur. Mise en scène parfaite. De la main droite, il approche le micro. Son doigt hésite sur la synthèse vocale. Son dévolu se jette sur celle de Pierre Belmarre.

– Bonjour à toutes et à tous. Je me prénomme Pierre. Je serai votre modérateur tout au long de cette réunion. Comme vous le savez, le passé ne peut être changé. Le présent se déroule sous vos yeux, à l’écran, montrant l’extérieur sans vie. Le futur, c’est vous, à l’intérieur.

– On doit se mettre d’accord sur les priorités du monde d’après, c’est bien cela ? demande pour la forme, Julie, une blonde bien en chair âgée de 18 ans.

– Exactement, répond Pierre.

Noah, un jeune garçon noir aux cheveux drus et frisés, lance avec un large sourire joueur.

– Genre, c’est nous qui décidons pour les autres ?

– L’échantillon de population est idéal dans votre groupe, donc tout à fait représentatif de la population de la zone sécurisée 24.

– Nos paroles quand même soumises à jugements ? renchérit Soraya, âgée de 14 ans. 

– Bien entendu.

– Et qui tranche ? reprend Julie.

– Le superviseur et son comité de direction, répond Pierre.

– Pardon, mais je ne comprends pas trop ce que l’on doit faire, demande Ryan, du haut de ses 12 ans, mais qui en paraît 16.

– Décider des priorités pour le monde d’après, reprend pédagogiquement Pierre-Superviseur.

– Et pourquoi on regarde un film, alors ? questionne Fiji, 12 ans.

– Ce sont des images de l’extérieur, captées par un drone, rétorque Noah.

– J’ai bien compris, mais on sait bien qu’il ne se passe rien dehors… réplique Fiji.

– Vous en êtes certains ? Regardez, ça bouge. Il y a des gens dehors. La petite voix timide d’Angie, 13 ans surprend l’assemblée. 

Moussa, Noah et Julie foncent vers l’écran, comme des mouches. Pierre active le filtre de brouillage d’images, puis fait grésiller le son de sa voix.

– Désolé, problème technique. La réunion va devoir être reportée. Veuillez sortir, s’il vous plaît.

Les jeunes quittent la pièce, sans être dupes, un sourire désabusé en coin.

D’un geste agressif, le superviseur coupe l’écran et la table de mixage, puis active sa montre connectée qui était en veille. Il fait défiler les visages de ses collaborateurs et s’arrête sur le responsable de la sécurité.

– Superviseur.

– Rejoignez-moi illico avec une équipe à la salle de réunion de la zone confinée.

– On a quoi ?

– Sabotage, infiltration et un groupe qui en a vu trop.

– J’envoie les laveurs de cerveaux ?

– Juste le chef. Il les voit en entretiens individuels pour évaluer leur dangerosité.

– Entendu. Ne bougez pas.

Le superviseur se déconnecte et bascule sur la fonction texto. Destinataire : Elsa, supervisatrice de la zone sécurisée 68.

– C’est mon tour… accompagné d’un smiley transpirant.

Trente secondes plus tard.

– Ne fais pas la même erreur que moi. Frappe vite et fort.

Le superviseur s’éponge le front avec un mouchoir, puis tapote de l’ongle sur la table. Les traîtres seront démasqués, jugés et expulsés. Il est temps de laisser son nom dans l’histoire.

Thierry Moral

Biographie

Diplômé en ingénierie culturelle, Thierry Moral exerce pendant quelques années le métier de médiateur culturel dans une compagnie théâtrale pour ensuite franchir le pas et devenir artiste professionnel.

Son parcours le fait passer de metteur en scène à comédien, conteur et auteur. Artiste de proximité avant tout, il joue, raconte, s’exprime dans des lieux aussi diversifiés que des salles des fêtes, des bistros, la rue, des granges, des salles d’exposition, des caves voûtées, des médiathèques et même des théâtres.