Catégories
Inédit Texte CapitalismeEducationEnfanceSouvenir

Le monde d’après

PALAIN Mathieu

J’ai 31 ans. J’ai voté pour la première fois en 2007 et je n’ai encore jamais eu la chance de donner ma voix à quelqu’un en qui je croyais. Ça s’est toujours fait par défaut : Royal plutôt que Sarkozy, Hollande plutôt que Sarkozy, Macron plutôt que Le Pen, et tout ça sans jamais croire en Royal, Hollande ni Macron. En même temps, ça protège de la déception. On est déçu que par les gens qui comptent. 

Comment espérer quelque chose du monde d’après si on le laisse entre les mains de ceux qui me font éteindre la radio le matin quand j’entends qu’ils sont les invités « du grand entretien » ? J’aimerais y croire. Crier très fort qu’on ne se laissera pas faire. Mais je vais rester sincère et prendre l’exercice comme une lettre au père Noël : il y a peu de chances que ça arrive mais ça ne coûte rien d’énumérer ce qui me fait envie. 

Tout en haut de cette liste, j’écris donc : « respecter les profs ». 

Ma mère était institutrice à Ris-Orangis, dans le 91. Mon père a été éducateur à la protection judiciaire de la jeunesse avant d’être proviseur adjoint d’un collège compliqué, ce qui en a fait un spécialiste des enfants qu’on appelle maladroitement des « délinquants ». 

Bref, un couple de fonctionnaires. 

Quand j’étais petit, je savais pas ce que ça voulait dire. C’est à cause de Sarkozy que j’ai compris. Quand il disait « fonctionnaires », il fallait entendre fainéants payés à rien foutre, à qui on donne deux mois de vacances l’été, et pour quoi ? Envoyer des maternelles à la sieste ? Faire réciter du Paul Eluard à des gamins de huit ans ? 

Cette idée a fait des petits. Pas plus tard que le mois dernier la porte-parole du gouvernement évoquait « ces professeurs qui ne travaillent plus depuis la fermeture des écoles ». Selon elle, un prof, ça fait de la garderie. Si la garderie ferme, il se branle la nouille à la maison en attendant les grandes vacances. 

J’ai passé ma putain d’enfance à entendre ma mère nous demander, à mes deux sœurs et à moi, de nous grouiller de débarrasser le dîner pour qu’elle puisse se servir de la table de la cuisine comme d’un bureau pour préparer sa classe. Elle ne s’est jamais affalée un soir dans le canapé pour regarder la télé. Je n’exagère pas : ça n’est jamais arrivé. Elle découpait des frises, confectionnait des trucs compliqués en papier crépon, photocopiait des bouquins, corrigeait des cahiers, organisait des cross, des tournois interclasses, une chorale pour avoir quelque chose à montrer aux parents en fin d’année. Elle se déguisait en indienne, en pirate, en chevalier, en cochon si c’était le thème de sa classe à la kermesse de l’école. Je l’ai vue jouer au rugby, faire du patin à roulettes avec ses gamins devant des centaines de parents, un peu incrédules, écrasés par le soleil de la fin juin. 

Elle a surtout fait les petits, ma mère, les maternelles et les CP. Elle a appris à lire à des générations d’enfants de Ris-Orangis et quand il y a trois ans elle a pris sa retraite, j’ai senti qu’un truc n’allait pas. L’été est passé, et le 2 septembre elle a craqué, pleurant toutes les larmes de son corps parce qu’elle était privée de rentrée. Pas de cartable, pas de classe, pas de gamins. 

Je lui ai demandé à quoi ressemblait son dernier salaire. Ce qui devait correspondre au sommet de sa carrière. 

« 2320 euros », elle m’a dit. Puis elle a ajouté, « Enfin, y’a les allocations familiales là-dedans, comme j’ai eu trois enfants ». 

Au même moment, j’étais salarié d’une revue de reportage qui me payait 2400 euros par mois. J’étais un puceau du journalisme mais je gagnais plus que ma mère qui faisait son entrée, les yeux pleins de larmes, dans cette catégorie informe et sans passé qu’on appelle les retraités. Vous pouvez trouver ça normal. Moi pas. Et encore, je n’étais que journaliste. Imaginez si j’avais occupé un de ces boulots inexplicables et très bien payés qu’on trouve dans les grosses boîtes cotées en bourse.

Le pire dans cette histoire, c’est que les profs continuent de s’appauvrir. Dans les années 1990, un couple d’instituteurs comme mes parents pouvait payer des cours de ski à leurs mômes. Les vacances duraient deux mois. Il suffisait de charger le break Nevada – qui se transforma en Espace quelques années plus tard – et de rouler vers la montagne, la plage ou les campings corses. Il nous arrivait de manger tous les cinq au restaurant. Ma mère rechignait un peu mais si j’insistais pour avoir des bulles d’air sous les pieds elle finissait par me payer une paire d’Air Max. 

C’est fini tout ça. La classe moyenne dans laquelle j’ai grandi ne peut plus se le permettre. Que s’est-il passé ? A quel moment on a décidé que les profs finalement, leur filer un salaire décent, c’était pas important ? 

Je parle de ma mère depuis tout à l’heure mais je pourrais vous raconter l’histoire de Benoit. Quand je l’ai rencontré il était prof d’EPS au collège Jean-Jaurès de Pantin, dans le 93. Zone d’éducation prioritaire, zone violence, un établissement qui cochait toutes les cases. Benoit débarquait de ses montagnes du Jura, avec les gamins ça se passait mal, il ne comprenait pas leur langage, le soir quand il quittait le collège il entendait son nom, crié comme une menace depuis le haut des tours. Quand il se retournait, il n’y avait jamais personne. Il rentrait chez ses parents tous les vendredis soir. Et puis un jour il a demandé à ses élèves de 4ème ce qu’ils avaient fait de leurs vacances. 

« Pas grand chose », « Joué à la play », « Trainé au quartier… » 

Quand il demanda qui avait déjà vu la mer, personne ne leva la main, alors il proposa de construire des vélos et de tracer un parcours depuis le collège pour aller la voir, la mer. Chaque mercredi, Benoit leur apprenait à pédaler, à bricoler un dérailleur, à resserrer des freins. En juin, ils étaient prêts. Je me suis acheté un vélo sur Leboncoin et j’ai pris la route avec eux. Direction les plages du Débarquement. 

On roulait soixante bornes par jour et le soir on plantait les tentes dans le gazon d’un terrain de foot. On cuisinait à l’arrache. C’était l’aventure. 

Une nuit, alors que le camp dormait depuis longtemps, je vis que Benoit n’était pas couché, son visage éclairé par la lumière d’un ordinateur portable. Il tenait une carte bleue dans la main. 

« Qu’est-ce que tu fais ? », j’ai demandé.

« Je galère, la 4G passe mal »

« Nan mais je veux dire, là, avec l’ordi. »

« Le conseil départemental nous a promis une subvention qui n’a pas été versée. On n’a plus d’argent. Je fais un virement sur le compte de l’association sinon c’est fini, on rentre à Pantin. Demain faudra refaire des courses, y’a presque plus rien à manger. »

« Mais le virement, tu le fais depuis ton compte courant ? »

Il acquiesça d’un signe de tête. 

Je ne savais pas quoi dire. J’ai bredouillé un bonne nuit et j’ai retrouvé ma tente. On a continué à rouler. A la fin, les gamins ont jeté les vélos pour se sauter dans les bras. Y’en avait pas mal qui pleuraient. 

Depuis, Benoit est rentré dans le Jura. Il enseigne à Oyonnax, mais je sais qu’il n’a pas coupé les ponts avec les petits de Pantin. Il est du genre à traverser la cité, ouvrir les portes de son Kangoo et lancer : « Vous voulez voir la neige ? On part maintenant ». Et six heures plus tard, des Kalilou et des Diakhoumba glissent tant bien que mal sur une piste de ski. 

Alors bien sûr, chez les profs aussi il y a des sales cons. Mais parce qu’il existe des Benoit, il serait bon de sortir l’éducation nationale du système D.

Si le père Noël lit ça, qu’il sache qu’il est pardonné pour la Playstation qu’il ne m’a jamais apportée.