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La nuit des Géographes

BAUM Gilles

Le chapitre inédit pour « Colères du Présent »

Le roman : Trois gamins très différents, réunis par la passion de la géographie, rêvent de voyager dans le blanc des cartes à une époque où tous les recoins de notre Terre sont déjà connus ; aussi décident-ils d’explorer le dernier territoire dont ils ignorent presque tout : La nuit.

Mais une rencontre impromptue va chambouler leur plan… au point de modifier la carte intime de leurs sentiments.

Le chapitre 13 : Thomas, Idriss et Lisa sont contraints au confinement, à l’immobilité extrême. Les Géographes n’échappent pas à la quarantaine… Pourtant les rendez-vous dans la caravane continuent grâce à la technologie et le monde d’Après se dessine sur papier blanc. Enfin.

13.

« 19 : 00. Sonnerie. Rappel. Sonnerie. Rappel »

Mon téléphone est posé sur la table de la cuisine. Je termine d’égoutter les pâtes, je mangerai plus tard quand maman sera rentrée. Un coup de micro-ondes, de la sauce tomate et le repas sera servi. Bien sûr, je pourrais rester là pour ce rendez-vous d’un nouveau genre mais certaines traditions ont la vie dure et ne tousseront jamais. Nous sommes jeudi et c’est dans la caravane du fond du jardin que les Géographes se réunissent, nulle part ailleurs. J’attrape mon téléphone, je coupe la sonnerie et je sors par la porte de derrière. En passant le long des carrés potagers, je lance déjà l’application. Ça sent la menthe et je suis un peu en retard sur l’horaire prévu.

La connexion s’établit au moment où je m’assois sur la banquette en mousse molle qui couvre le bois dur, juste derrière la table pliable. Sur la vitre en plexiglas juste à côté de  moi, le petit ourson de St-Gervais n’a perdu ni son bonnet ni son sourire, vive les autocollants et le grand air. Il a bien de la chance celui-là. 

« Ah te voilà enfin ! Lisa a toujours le mot gentil, même par écrans interposés. Idriss est là aussi, dans son coin, il sourit.

– Excusez-moi, je revisitais un grand classique de la cuisine italienne. 

– Je suis sûr que tu faisais encore des spaghettis. C’est toujours ce que tu faisais quand je mangeais chez toi ! annonce Idriss, trop fier de m’avoir démasqué.

– C’est sûr que tu aurais préféré que je mijote longuement un plat en sauce, histoire de vous laisser seuls tous les deux, hein Idriss ?»

Il ne l’a vu pas vu arriver celle-là mon vieux pote ! Idriss devient aussi rouge que Dardevil sur le poster derrière lui. D’ailleurs, je trouve qu’Idriss cadre trop large. On voit trop sa chambre, ses jeux, ses BD, sa console et le robot qu’il a ramené du Japon. On devine même la climatisation au-dessus de la porte. C’est abusé. C’est pas correct pour Lisa. Pourtant on était ensemble quand on est allé chez elle, bâtiment E2 de la Cité Fleurie. Idriss était là, il a bien senti l’odeur dans l’ascenseur, il a vu l’état des immeubles, il doit se souvenir comment c’est petit chez Lisa. Il pourrait éviter de faire étalage de son petit confort. Il faudra que je lui en parle.

« Alors les garçons, on peut discuter ou vous préférez continuer votre combat de coqs asthmatiques ? Lisa éclate de son grand rire russe qui roule des « r » et des mécaniques.

– Oui allons-y. Ma mère a promis de rentrer tôt ce soir, je ne vais sans doute pas faire trop long. On en était où ? Je demande mais je sais très bien qu’on n’a pas vraiment parlé géographie depuis près d’un mois. Depuis que le confinement a commencé. Difficile de parler d’autre chose en fait…

– Comment ça se passe pour ta maman, Thomas ? Lisa a changé de ton. C’est simple et doux. Ça fait un bien fou.

– Toujours pareil. L’hôpital est blindé, et ça manque de masques. Même les médecins n’en ont pas assez alors tu penses bien que les aides-soignantes…

– Et sa santé, ça va ?

– Elle dit que oui. Qu’elle va tenir. Qu’il n’y a pas le choix. Chaque fois qu’elle a un coup de fatigue, chaque fois qu’elle tousse dans son coude, elle me dit que c’est son rhume des foins qui repart. Et moi je fais mine de la croire, c’est mieux pour tout le monde, non ? »

C’est long une minute, une minute de véritable silence sincère. C’est long mais ça fait du bien, on se sent moins seul. M. Melvil a un mot pour ça à l’école, il dit que c’est de l’empathie, « de l’art sublime de se mettre à la place des autres ». Il rajoute toujours ça comme une tirade de théâtre, avec la main droite qui fait des volutes au dessus de sa tête.

«  Ce matin mon caillou est revenu ! Idriss a trouvé un moyen de relancer la discussion.

– Quel caillou ?

– Thomas, tu sais la vieille dame qui habite la rue derrière chez moi, on voit un bout de son jardin depuis ma terrasse ?

– On avait envoyé ta balle de foot un jour et elle n’est jamais revenue ? je m’en rappelle d’autant plus que c’est moi qui avais tiré ce boulet de canon.

– Oui, c’est là. C’est une vieille qui vit seule, son mari est mort depuis longtemps et ses enfants sont loin d’après ma mère. Je la voyais tourner en rond depuis un moment alors j’ai décidé de lui écrire. J’ai utilisé des gants pour ne pas contaminer le papier, j’ai même repassé la lettre avant de l’enrouler et je l’ai attachée à une pierre de pyrite de ma collection de minéraux. J’ai pris la pierre la plus brillante ! Et je l’ai envoyée dans son jardin.

– T’as écrit quoi Idriss ? Je devance Lisa pour poser la question. Je vois dans son coin d’écran qu’elle ouvre la bouche et la referme aussitôt pour écouter la réponse. Elle est bonne perdante et me glisse un coup d’œil complice.

– J’ai parlé de toi Lisa, de ton case-cadeaux ! »

Le case-cadeaux c’est un truc fou qui se passe dans le quartier de Lisa. Des habitants ont recensé toutes les personnes en difficultés, les vieux mais pas seulement, les familles qui manquent de moyens, celles qui n’ont pas accès à internet, les enfants qui s’ennuient ferme, les ours solitaires… Ils ont dessiné un plan des immeubles, ils ont codé les cases avec des lettres et des chiffres comme pour la bataille navale et ils ont colorié toutes les fenêtres qui ont besoin d’un coup de main. Les plans ont été distribués dans toutes les boites aux lettres et la règle est simple : Si il y a une case coloriée à la verticale de chez vous, juste en dessous ou quelques étages plus bas, alors vous en devenez responsable. Et sans contact, avec de la ficelle, vous devez prendre en charge l’entraide en passant par la façade, de fenêtre à fenêtre. Chacun est responsable de ses voisins du dessous et les malchanceux qui vivent au dernier étage seront pris en charge par les organisateurs en passant par le toit. Lisa, évidemment, prend son rôle très au sérieux. Elle s’occupe d’une fratrie de 4 enfants qui vit cinq étages en-dessous de sa chambre. Chaque jour, elle déroule près de douze mètres de ficelle à rôti pour livrer des dessins, des jeux, des devinettes et des charades, des rébus, des blagues, des bouts d’histoires à compléter ou à illustrer, des cartes postales improbables de différents coins du monde qu’elle fabrique elle-même. Ces cartes doivent être magnifiques, c’est sûr.

« Et elle a répondu quoi ta vieille dame ? Lisa est émue, je l’entends dans sa voix.

– Qu’on attrape pas les mouches avec du vinaigre ! Et que si je voulais qu’elle me réponde, il fallait que j’envoie de véritables pépites et non de la pyrite qui n’est que l’or des fous ! Elle dit aussi que dans sa grande bonté, si je n’ai pas d’or pur, elle accepte les colliers de perles sauvages et les diamants pour s’en faire des rivières ! Et puis elle a dessiné plein d’emojis qui rigolent ! Elle est trop stylée ma voisine en fait !

– Génial ! J’éclate de rire, ça faisait longtemps que ça ne m’était pas arrivé.

– Bravo Idriss ! Je note ton idée. »

Depuis le début du confinement, Lisa parle de noter toutes les belles idées qui naissent partout autour d’elle.  Aujourd’hui, pour la première fois, son cahier apparaît sur l’écran. Il est énorme, obèse. Il doit avoir 196 pages au bas mot ! Peut-être même plus !

« Lisa ! C’est quoi ce cahier ? Tu crois qu’on va rester confinés pendant dix ans ou quoi ?

J’ai envie d’en savoir plus et la provocation est un moyen qui a toujours fait ses preuves.

– Parle pas de malheur Thomas ! Regarde y’a des pages blanches. Plein. Un tas de pages blanches. Je les garde pour notre retour à l’école.

– Euh… Lisa… Va falloir que tu nous expliques un peu mieux, je patauge, annonce Idriss.

– C’est pourtant simple à comprendre les gars. Pour l’instant j’écris ce qui s’invente dans l’urgence. Tous les moyens trouvés pour s’entraider. Je note tout car après on risque d’oublier ! Et si on oublie, si on s’arrête d’être solidaire à la fin du confinement, c’est qu’on n’aura rien compris. »

Avec Idriss on ne dit plus un mot. Lui comme moi, on s’est rapprochés de l’écran pour être bien attentif, pour tout entendre. Il faut dire que le portable de la mère à Lisa grésille beaucoup.

« Mais c’est un cahier qui sert dans les deux sens. Derrière j’ai commencé à écrire ce qu’il nous faudra à l’avenir. Regarde Thomas, juste-là : Des masques pour la mère de Thomas et pour tout ceux qui soignent. Un hôpital fort. Pour le moment je m’arrête là, mais j’ai encore plein d’idées. En fait je voudrais qu’on le remplisse tous ensemble en classe quand on sera de retour à l’école, si M. Melvil est d’accord. Je crois qu’on devrait écrire toutes nos idées, toutes nos envies, toutes nos exigences. On est quand même les premiers concernés je crois. Si cette maladie laisse les enfants tranquilles pour l’instant, c’est pour qu’ils réfléchissent. Vous ne pensez pas ?

– Tu as raison Lisa, lance Idriss.

– Et tu en feras quoi de ce cahier quand il sera plein ? Je demande mais je crois déjà connaître la réponse.

– Je sais que tu vas te moquer Thomas, mais je pense l’envoyer au président de la République… »

Je ne dis rien. Je souris seulement, avec sincérité, et ça suffit. Idriss a les yeux qui brillent, il doit être encore plus amoureux de Lisa si toutefois c’est possible. Juste à côté de chez moi, le clocher retentit. Il est déjà vingt heures, c’est l’heure d’applaudir. Très vite, on se déconnecte sans adieux longs et inutiles. Mais peut-on réellement se déconnecter après une annonce pareille ? Très vite, j’ouvre la porte, me glisse dans le jardin et entreprend de grimper sur le toit de la caravane. C’est de là-haut que j’applaudis chaque soir.

J’applaudis maman avant tout, et tous ses collègues. Elle n’est toujours pas rentrée.

J’applaudis aussi la nuit qui approche et qui s’installe et je repense à cette fameuse nuit où les Géographes sont nés pour de bon, je pense à M. Melvil, à M et Mme Wu.

Dans le quartier nous sommes nombreux aux fenêtres, sur les balcons. Comme un défi personnel, je veux être celui qui applaudit le plus longtemps. Et quand je suis le seul encore actif, je fais résonner un dernier claquement. Celui-ci c’est une avance…

J’applaudis le jour qui se prépare à prendre la relève, l’aube d’un monde nouveau.

Celui qu’on va écrire dans la cahier de Lisa. 

Gilles Baum, Editions Amaterra, 2019