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Le verrou civilisationnel du monde d’après

FABUREL Guillaume

copyright photo Portrait Guillaume faburel : © Pierre-Antoine Pluquet
Guillaume Faburel

Urbanisation et métropolisation de la terre sont un écocide. Qui sont les assassins ?

La métropolisation du monde est en très grande partie responsable de la pandémie, tout ceci dans un déni général, non seulement, c’est logique, de la part de savoirs scientifiques très souvent prompts à caresser le pouvoir, mais plus étonnement de la part d’encore beaucoup de militant.e.s de la critique sociale et écologique. Comme si cela chatouillait un peu.

1/ Rôle de la métropolisation du monde et de l’urbanisation de la terre dans la pandémie

L’apparition et la diffusion du Covid-19 sont étroitement liées à la civilisation urbaine et à ses mantras actuels : la métropolisation du monde et l’urbanisation de la terre. Ces métropolisation et urbanisation ont augmenté et rapproché l’ensemble des lieux d’habitation humaine, et ce par exploitation croissante des ressources et par artificialisation des habitats écologiques. Elles ont également généralisé les systèmes de flux et de mouvements dits nécessaires à la satisfaction des besoins depuis les grandes agglomérations. La maladie s’est ainsi répandue à l’échelle planétaire, devenant pandémie en un temps record par les concentrations métropolitaines et leur promiscuité, par les circulations interurbaines et leurs vélocités.

La situation sanitaire actuelle incarne avec éloquence les effets écologiques de la mondialité urbaine et, en son arrière plan, de l’urbanisation de la terre. Elle est la conséquence directe de la hiérarchie des espaces que le capitalisme néolibéral et ses soutiens biopolitiques d’Etat ont instituée ces quarante dernières années partout sur le globe, avec les Métropoles comme têtes de gondoles. Le Covid-19, c’est alors la nature co-habitante qui reprend ses droits dans la niche écologique globalisée de l’asservissement, urbain, de la nature et de l’arrachement, urbain, du vivant, que la métropolisation incarne assez magistralement  et ce jusqu’a la démesure puisqu’elle structure depuis maintenant quarante ans l’entièreté du monde (Marianne, 2 avril 2020). 

Ce faisant, face à ce rôle évident de l’arrachement du vivant par la densification des espaces et de l’artificialisation des terres, les responsabilités premières sont elles-mêmes assez évidentes. Il s’agit des politiques territoriales des Etats productivistes, colonialistes, extractivistes. L’aménagement comme l’urbanisme, l’agriculture intensive comme l’exploitation minière, visent encore et encore à accroître les rendements du capital infrastructurel ainsi que les puissances politiques de l’Empire par les constructions humaines et les destructions des non-humains. Or, force est de constater que la critique du moment qui s’est emparée de la pensée sur le monde d’après détourne encore et toujours le regard, qui devient dès lors aveugle sur l’existence d’une société écologique post-urbaine souhaitable (et pourtant déjà largement émergente). 

Certes, chacun.e a pu remarquer depuis un mois et demi que, dans les domaines de la recherche par exemple, il n’y a pas une semaine qui n’offre pas son lot de questionnaires et d’enquêtes(1), de groupages whatsapp et de visioconférences zoom… pour sonder et réfléchir urgemment au présent. Dans le champ des sciences humaines et sociales de l’urbain, celui qui nous intéresse ici, c’est même des plus frétillant (2). Comme si on ne savait pas ! Il serait dorénavant impérieux de s’engager (3), tout ceci non sans rappeler de manière éloquente des appels scientifiques à la rébellion avant le confinement (4). Dans ce registre justement de l’engagement voire de la rébellion, pas un jour non plus sans une tribune, un appel, un manifeste, un billet… issu au bas mot de 25 mails quotidiens, pour phosphorer sur quelques radicalités qu’il conviendrait de réarmer une fois le confinement terminé. Les écrits militants particulièrement des courants de la critique sociale et écologique foisonnent. Un rapide décompte fait état de 18 tribunes du 25 mars au 10 avril, juste dans les médias mainstream.

Tout comme l’agitation incessante et le bavardage permanent participent très directement de la situation particulière que nous vivons (celle de la saturation et de l’asphyxie généralisée de vies sans véritables existences par dématérialisation accélérée), cette gigite aiguë et ce blabla continu laissent dans l’ombre voire dénient ouvertement la destinée écocidaire de la frénésie bâtisseuse, ainsi qu’en arrière plan la vanité humaine des styles de vie de la mondialité urbaine (et de ses mythes de la modernité ravageuse). Même le New York Times commence à se poser la question de l’adaptation de nos styles de vie urbains, c’est peu dire (« Can City Life Survive Coronavirus? », 17 mars). 

Et, les toutes récentes analyses statistiques sérieuses le montrent sans discussion, pour la France notamment, le lien entre densité et épidémie est établi : « Les taux de mortalité observés et normalisés sont les plus faibles dans le groupe des départements de plus faible densité. Ils tendent ensuite à croître, mais modérément et de façon irrégulière, avec les densités en région. Ils font ensuite un saut net pour les départements dotés d’une agglomération de plus de 500 000 habitants. Le niveau en Île-de-France est incomparablement plus élevé, y compris par rapport à ces agglomérations. » (5). Rappelons ici que, concernant justement les effets de la densité, le seuil de 400 000 habitants pour une agglomération et celui de 650 000 pour une aire urbaine ont été définis par la réforme territoriale de 2014 pour obtenir le statut de Métropole. Et même des architectes osent le dire, qui plus est dans un média qui a quelques intérêts dans le béton : « La ville dense est au cœur de la crise sanitaire » (Jacques Ferrier, Le Moniteur, 25 mars 2020). 

La mobilité permanente et l’accélération sans fin des mouvements, le nomadisme généralisé et le divertissement ininterrompu, la connectivité continue et les consciences prétendument augmentées par les imaginaires de la mondialité… urbaine, bref tout ce à quoi nous sommes enjoint.e.s par et pour les flux, qu’ils soient de personnes, de marchandises ou du divertissement numérique, enchaînent toujours plus nos existences à l’unicité du capital par l’archipel métropolitain mondialisé : flots de touristes et délocalisation industrielle, déplacements professionnels distendus et circuits longs de production et de distribution alimentaires, et, plus visible encore en cette période de confinement, les mouvements affolés de joggers sevrés, la démultiplication des livraisons ubérisées et la surchauffe  des sites de téléchargement dit-on sécurisés.

Voilà le régime passionnel métropolitain, celui du fétiche de la marchandise, de son illimitation, et de sa construction civilisationnelle par l’accélération urbaine à l’échelle planétaire. Ce régime passionnel induit des manières intégrées de (sur)vivre et standardisées d’être gouverné.e.s ; à cet égard, il ne tient que par plusieurs chaînes et servitudes comportementales quasiment présentes en tous points du globe. Parmi ces chaînes, la plus importante est indéniablement de nous être rendu.e.s totalement dépendant.e.s des dispositifs technico-économiques, dont les premiers sont justement ceux de l’industrie urbanistique, pour satisfaire aux fonctions vitales de se nourrir et de se loger, de se déplacer et de se divertir… ou simplement, en ces temps tragiques, de respirer. Une souveraineté alimentaire de chacun.e, regroupé.e.s à plusieurs millions. Des fermes en aquaponie, des toitures végétalisées et des serres en containers ? Restons sérieux. Les travaux sont clairs en la matière : impossible passé 300 personnes, si l’on tient à vraiment respecter les milieux écologiques de vie. 

D’ailleurs, dans la pensée dominante et son temps long de la métropolisation, la mobilité nous a été imposée pour notre émancipation (la productivité), le divertissement pour nos humanités (l’altérité) et la connectivité pour notre propre pouvoir (la citoyenneté). Or, la mobilité incessante promue rend nos mouvements traçables, donc surveillables et orientables, le divertissement permanent nous rend malléables et donc autrement gouvernables, et le numérique embarqué sert d’opérateur premier pour de tels conditionnements, entre fluidité des informations et transparence des existences, entre mise en spectacle des conduites sociales et contrôle biométrique. Ce n’est pas le confinement et plus encore le déconfinement annoncé qui en auront démontré ou vont montrer le contraire.

Et pourtant, des paroles scientifiques aux convictions politiques, rien ne saurait déroger à la génuflexion face à l’urbs et à la polis, face à l’urbanisation croissante et la métropolisation d’aujourd’hui. Fort peu remarquent même que le monde d’après est déjà largement émergent. A condition, telles les braises, de les aviver un peu (Image 1. Playmobil chute à Notre Dame des Landes).

2/ Recherche chercheurs sérieux… désespérément

« Nous ne pouvons accepter parmi nous que ceux qui répugnent également à devenir fameux dans un monde infâme »

Encyclopédie des nuisances : Discours préliminaire, Novembre 1984

C’est ainsi que, à tout seigneur tout honneur, « On peut se demander si les citadins bénéficient d’une immunité particulière qui serait liée à leur forte exposition permanente à des agents pathogènes multiples. En tout cas, l’habitat dans une zone à forte urbanité (densité + diversité) apparaît plutôt protecteur. » (6). En théorie, cela devait passer. Mais là, cela en devient grossier. Donc, deuxième pilule bleue : après le strict opposé de la réalité, son détournement. The Conversation du 9 avril 2020 explique que ce serait en fait les périphéries urbaines qui accueilleraient les foyers de la pandémie (7). Sans empirie non plus, l’auteur, lui aussi géographe (8), renvoie pour cette assertion à un article de Keil et Ali (York University au Canada) et de Connolly (University of Lincoln en Angleterre) intitulé “Outbreaks like coronavirus start in and spread from the edges of cities (The Conversation, 17 février). Or, les Edges of cities dont il est question sont en fait des centralités, avec toutes des infrastructures et leurs commodités, mais en lisière des cœurs historiques très souvent dépréciés sur le continent nord-américain. Voilà pour le bonneteau puisque les foyers sont bien en définitive… aussi dans les centralités.

Ne nous arrêtons pas là. The Guardian relayait le 20 avril 2020 une étude montrant que 78% des décès dus au coronavirus dans 66 régions d’Italie, d’Espagne, de France et d’Allemagne sont survenus dans les cinq régions les plus polluées par le dioxyde d’azote, c’est-à-dire accueillant la densité plus importante des trafics automobiles et donc concentrations urbaines (“Air pollution may be ‘key contributor’ to Covid-19 deaths – study”). Plus encore, le New York Times a admis bien volontiers le 8 avril que les zones rurales étaient moins touchées (“Coronavirus Was Slow to Spread to Rural America. Not Anymore”). Comment la pensée twittée a-t-elle réagi ? En relativisant : « Et on constate que le tourisme joue un rôle dans la transmission, notamment dans des stations de sport d’hiver en Idaho. » (9). Mais, là aussi, vue la grosseur du propos, l’auteur concède alors dans un article publié une semaine après de nouveau dans la revue AOC qu’« il paraît plausible que les modalités de l’urbanisation propres à une contrée donnée jouent un rôle » (10), mais pour immédiatement embrayer : « On soulignera cependant que les caractères qui pourraient expliquer cette exposition accrue de la Lombardie [région très urbanisée] et, dans une moindre mesure, de la Vénétie à la pandémie sont également ceux qui leur confèrent en période ordinaire leur urbanité et leur dynamisme. ». Et enfin en appeler à la raison scientifique comme tactique idéologique : « Les craintes du moment ne devraient pas pousser à condamner définitivement des configurations historiques, spatiales et sociales qui ont fondé des cultures citadines spécifiques ». 

Voilà pour les gardiens du temple urbain de l’Ecole Normale Supérieure de Lyon, de Sciences Po Paris et de l’Ecole polytechnique de Lausanne : s’opposer, détourner et enfin, face à l’évidence, minimiser. Chacun et non chacune (car le masculin, blanc, de 50 à 65 ans, y est omniprésent) accélère dans sa propre roue de l’éternelle reproduction par la « recherche », tel le pharmakon de l’anthropocène. Il va sans dire que cette culture de classe se retrouve beaucoup ailleurs, des Ecoles de commerces aux Instituts d’Urbanisme, et surtout ne date pas d’aujourd’hui (11). Voici, pour picorer lors d’un apéro confiné (Encadrés 1. Les bouseux des campagnes et les petites villes du déclin et 2. La grosseur institutionnelle pour la mondialité urbaine). 

Les penseurs du fait urbain nous ont longtemps expliqué que la grande ville était l’ouverture et l’émancipation par l’exposition de soi, et la petite le repli par la protection étriquée des siens. Sans même parler des ruralités et de leurs cultures (anciennement paysannes), dont il est de bon ton de ne plus mentionner l’existence du tout. Il se pourrait bien que, enfin, la prétendue passion pour la grandeur du capital et sa grosseur urbaine se retourne, par le drame pandémique, contre ces prétendus penseurs (Image 2. Prométhée en culotte courte). Mais rassurons-les, bien d’autres sont pris au piège du déterminisme urbain. Voilà ce que nous disent 13 chercheurs du Muséum d’Histoire Naturelle dans Le Monde du 14 avril 2020, sous le titre sans ambiguïté « La biodiversité en ville n’est pas le problème mais une des solutions » : « Amalgamer déforestations tropicales, interactions entre des êtres humains et non humains et développement de nature dans les villes en une fallacieuse cause d’épizooties est un raccourci absurde, voire tendancieux » (19). « Villes vertes » et « Villes forêt », voilà le nouveau mantra.

Plus étonnement cette fois-ci, cette négation du rôle premier de l’urbanisation généralisée du globe et de sa métropolisation planétaire dans la crise sanitaire n’est pas limitée aux soutiers scientifiques du pouvoir. Dans les milieux militants de la critique sociale et écologique, qui connaissent quant à eux le printemps des tribunes, manifestes, appels et autres billets sur le monde d’après, nous observons non pas des oppositions frontales ou encore des relativisations gênées mais tout simplement des silences et des dénis étonnants, et même assez assourdissants. 

3/ Recherche passionnément militants… clairvoyants

Parmi tant, nous prendrons d’abord exemple sur la tribune publiée dans Le Monde le 19 mars 2020 sous le titre « Après le confinement, il nous faudra entrer en résistance climatique », republiée le 23 mars dans Reporterre sous le titre « Résistance climatique, c’est le moment », et signées par différents courants de la gauche écologiste, des environnementalistes à des collapsologues (20). Il s’agirait selon les signataires d’ouvrir une perspective de justice sociale mondiale en divisant par six l’empreinte carbone moyenne d’un Français. Pour ce faire, il faudrait repenser sa manière de se déplacer et ne plus prendre l’avion, redécouvrir les transports doux et rouler moins de 2.000 km/an en voiture, développer la cuisine végétarienne et se nourrir d’aliments biologiques, locaux et de saison (avec de la viande maximum 2 fois/mois), ou encore réinterroger ses véritables besoins pour limiter les achats neufs au strict minimum. Tout ceci sans de nouveau à aucun moment parler d’urbanisation généralisée et de métropolisation mondialisée de la Terre. 

Pourtant, concernant les déplacements en avion, les métropoles sont les hubs aéroportuaires internationaux, que l’on dénomme Airport Cities, et ce notamment pour la touristification de leur desserte. En outre, ce sont également des espaces où les distances domicile-travail et les temps de trajet automobiles sont les plus grands pour les classes populaires et les plus précaires. Groupes sociaux qui sont ainsi lentement mais surement évincés de centres métropolitains en voie rapide de gentrification. Elles constituent les milieux « écologiques » qui offrent le moins d’autonomie et de souveraineté alimentaires (3 jours étant la moyenne pour les 100 plus grandes agglomérations françaises), en raison de l’artificialisation généralisée des sols et de l’industrialisation de terres agricoles de plus en plus étendues. Enfin, que dire de la réduction attendue des achats neufs au profit du réusage lorsque ces villes-métropoles sont le lit du capitalisme des loisirs et de sa machine à désirs, qu’elles imposent au plus grand nombre la jouissance passive et son hubris, interdisant par là même toute (auto)limitation du fait des stimulations consuméristes omniprésentes. 

Et nous pourrions décliner les exemples à l’excès. Pour le dernier texte en date, intitulé « Il est temps de ne pas reprendre » et porté par l’écologie politique, voici ce qui est préconiser pour justement ne pas reprendre : « Dix ans sans voyages à Bali ni croisières de luxe. Dix ans pour apprendre à préférer une tomate du jardin voisin à une entrecôte d’Argentine, une soirée jeu avec des amis à un week-end à New-York, un passage chez le cordonnier du coin à une livraison de baskets neuves par un livreur uberisé d’Amazon, ou les chants des oiseaux à une nuée de drones. ». Comment arriver à Bali ? Par les hubs aéroportuaires des villes-monde et de leurs métropoles. Et où fait-on pousser les tomates du jardin ? Attention, compliqué : dans un jardin. Où sont-ils ? Pas dans les grandes villes… Si vous souhaitez continuer, ne pas hésiter. Mais c’est sans fin.

En fait, au titre de différentes filiations et cultures militantes de gauche plus ou moins ouvertement écologistes, nous remarquons là aussi trois grandes attitudes qui, bien que moins intentionnelles, n’en sont pas moins proches, très involontairement, de celles constatées du côté des chercheurs patentés : l’omission, la mésestimation, le corsetage. 

L’omission involontaire est par exemple visible dans un texte publié dans Médiapart le 16 avril et intitulé « Entre les deux il n’y a rien ? Jeter des ponts concrets entre aujourd’hui et demain » (21). Texte plein d’espoirs, livrant un précipité d’idées sur les mouvements déjà engagés ainsi que sur la valence positive de l’entre-deux, entre déni conjuratoire et prophétie d’apocalypse. Il n’en demeure pas moins que l’écologie sociale dont il est question ne parle pas d’écologie, et que les communs défendus ne sont jamais rattachés à nos géographies. Les cultures de la terre pour faire autonomie sont réduites aux circuits courts, et les mouvements Nuit Debout et Gilets Jaunes… sont mis sur un même plan politique, alors même qu’il a été démontré l’influence de situations spatiales et de leurs formes-de-vie sur les revendications et plus encore cultures démocratiques très différentes. 

Plus étonnant encore, la mésestimation. C’est le fait d’une tribune publiée dans Le Monde du 2 avril 2020, intitulée « Le XXIe siècle a commencé en 2020, avec l’entrée en scène du Covid-19 » (22), et complétée depuis lors le 13 avril par une plus longue dans Lundi matin (« Qu’est-ce qu’il nous arrive ? »). L’auteur voit dans la métropolisation la seconde cause de la pandémie, après celle de l’élevage industriel. Mais, dans ce texte qui se veut explicatif de la situation actuelle, il parle ensuite tout du long de capitalisme, qu’il condamne, pour alors faire du Covid-19 le fruit d’un démantèlement d’Etat engagé dans les années 1980, que ce soit des services de soin ou encore des régulations sur les manipulations du vivant. Etonnant car le dispositif spatial planétaire qui démantèle toutes les garanties de (sur)vie est la ville-monde. C’est dans ces modèles d’habiter que toutes les expériences biopolitiques de nos vies policées, celles qui sont désubjectivées pour être mieux resubjectivées dans le sens de la marchandise globalisée, sont réalisées. C’est bien notamment là que les puissances managériales ont trouvé à s’expérimenter.

Enfin, après les troubles de l’omission et ceux provoqués par la mésestimation, le corsetage. C’est le cas du manifeste de « Propositions pour un retour sur Terre », publié le 16 avril dans GoodPlanet Mag (23). Il indique clairement qu’il faut mettre un terme aux métropoles. Mais comment et pourquoi ? En rapprochant les lieux de résidence des espaces agricoles… pour réduire la dépense énergétique liée aux transports de personnes et de productions (circuits courts). Voilà ce que des écologistes affichés voient dans la métropolisation, en 15ème position des 18 relatives à l’économie : une réduction des dépenses énergétiques. C’est maigre. Et, pour cela, il conviendrait que les politiques de réaménagement du territoire visent des agglomérations de 300 000 habitants en moyenne. Mais d’où vient ce chiffre ? Il ressemble à s’y méprendre à celui du marketing territorial : « Les villes où il fait bon vivre » des marronniers de l’été. Pour sauver le vivant par l’autonomie, les écrits de l’anthropologie et de l’ethnologie s’accordent sur une échelle de 30 à 300 personnes maximum. 

Quel est le point commun entre ces trois textes, d’actualité ? Non pas une méconnaissance des mécanismes en cause mais sans nul doute un aveuglement par quelques héritages de penser sur les moyens de trouver solution. Les termes de « métropole », d’« urbanisation » ou encore de « ville » et d’« aménagement » figurent de 0 à 3 fois dans chacun de ces textes, contre de 14 à 27 pour « capital » et ses déclinaisons (capitaux, capitalisme…), et de 15 à 20 fois pour « Etat ». Nous avons en définitive à faire, par-delà des filiations de pensée militante, à une culture très institutionnaliste de la politique, que ce soit pour réarmer les institutions existantes ou y substituer d’autres, qui seraient garantes de nouveaux biens d’intérêts communs, avec le plus souvent l’Etat de nouveau en figure de proue et des mouvements internationalistes comme nouvel humanisme. Purs produits de la modernité.

Voici en fait la raison première du non-dit militant sur la responsabilité de la métropolisation dans l’écocide engagé. Selon quelques traditions, très urbaines, de faire communauté et solidarité par la proximité, de faire subjectivité et socialisation par la densité, de faire accueil et hospitalité par la masse et l’anonymat procuré, la lutte contre le capitalisme ne trouverait en fait espoir que dans la grande ville. Selon une dialectique bien huilée (de Simmel à Lefebvre, de Benjamin à Harvey, de Castells à Garnier), forte de la concentration des oppressions productives, elle aussi le lieu de la colère sociale et, par sa propre organisation collective, le siège des formes les plus efficaces de politisation, de l’émancipation de classe à la lutte contre voire la prise des institutions du commandement. 

Et pourtant, si ces cultures omettent que dans la pensée marxiste plus que d’émancipation la visée première est l’effondrement du système capitaliste, elles mettent surtout de côté le fait que les institutions ont, particulièrement à l’ère thermo-industrielle, bâti leur puissance destructrice justement à partir et dans des villes, singulièrement les grandes. Ces institutions sont mêmes ce jour, par la métropolisation, l’opérateur biopolitique premier de toutes les normations et délégations aux dispositifs de notre propre subordination, et ce que ce soit : matériellement par le rendement industriel minimum garanti (production agro-alimentaire, matériaux de construction, services techniques…), ou, plus encore, idéellement par le méta-récit de la croissance éternelle et du progrès infini (innovations scientifiques, création artistique, grands médias régulés, esthétiques de la modernité…). Les métropoles sont la stimulation première (par les marchés représentés) et le levier principal des visées institutionnelles du capital (par leurs pouvoirs dorénavant déterminant). Tokyo a un PIB supérieur à celui du Canada, New-York à celui de l’Espagne, Londres à celui des Pays-Bas, Paris à celui de la Suisse… Les Cité-Etats retrouveraient ainsi leur place dans l’histoire. D’où les réformes territoriales conduites partout dans le monde ces 10 dernières années.

Voici ce faisant éclairée l’arrière-cour impensable des cultures, urbaines, de la gauche mais aussi des écologistes : la perspective déstituante par l’autonomie radicale et, pour cela, la mise en lumière de la fonction première des espaces, cadres et formes de vie, dans ce dessein d’autonomie. Croit-on sincèrement que tous les subalternes urbains, dont on redécouvre le rôle essentiel en cette période, attendent par exemple des transports en commun gratuits pour se soumettre encore plus rapidement à l’exploitation capitaliste de la méga-machine métropolitaine et de ses bullshit jobs ? D’ailleurs, même par le vécu des classes populaires, fort peu des critiques sociales et écologiques se saisissent de la question de la métropolisation. Or, les grandes économies urbaines musèlent de telles classes par la subordination salariale puis précariale à la marchandise, les biopouvoirs renforcés par les intérêts métropolitains les oppressent par l’extension des dispositifs de contrôle, et l’urbanisme concentrationnaire les asphyxie par interdiction de toute décence du cadre de vie (mais aussi de toute évasion all inclusive comme rustine récréative de l’économie de marché). La dépendance économique ET politique à la métropolisation interdit aux plus pauvres de faire autonomie dans des cadres bétonnés qui ont justement sur le siècle écoulé pris la place des cultures maraîchères et des jardins ouvriers pour subordonner leurs espaces de vie à la reproduction du capital, et coloniser ainsi l’entièreté des sols (24). Et, l’écologie est non moins claire en matière : il faut de 10 à 30 ans pour restaurer le potentiel organique d’un sol qui a été asphalté.

Voilà en fait le tabou véhiculé par de telles représentations et croyances politiques : 

  • dénégation de la dépossession politique par la métropolisation, et par toutes les chaînes subjectives qu’elle a créées en chacun.e  (par exemple, croire qu’un squat changera la donne de la spéculation immobilière et de l’attractivité élitaire, alors que maintenant il y contribue) ;
  • déni de la responsabilité de chacun.e dans l’expérience de telles réalités spatiales anti-écologiques du capital (par exemple, croire que la planification écologique de nouvelles techniques industrielles de l’urbanisme fera solution à l’extinction du vivant, alors que cette planification ne sera jamais neutre écologiquement). 

C’est au nom de telles croyances iréniques que la tribune du 21 Mars dans Médiapart (25) appelle à une « déferlante de solidarité » en omettant que les grandes villes en voie active de métropolisation sont devenues de simples espaces fonctionnels de la commodité et non ceux du faire communauté (et ne parlons pas des balcons, par pitié). Peut-on encore parler d’accueil et d’hospitalité lorsque l’on voit le sort métropolitain réservé aux migrant.e.s ou encore aux étudiant.e.s les plus précaires ? « On ne combat pas l’aliénation par des moyens aliénés » (Viénet). Et ce mantra se lit également non moins étonnement chez quelques libertaires qui, pour critiquer l’autoritarisme du confinement par exemple, véhiculent ce point de vue : « Le désengagement devient un « acte responsable » et la désaffection humaine est naturalisée. Il s´agit de bien faire comprendre que nous pouvons vivre sans être en contact avec les autres, d´installer ce message dans la civilisation humaine. » (26). Mais qui fait société à 1, 2, 5, 10 ou 20 millions d’habitants entassés ? Chimère (Image 3. “Urban BarCode” à Hong-Kong). Le confinement est juste le corolaire de la densité tant vantée, et de la désolidarisation de longue date engagée dans les espaces surpeuplés (Reporterre, 29 mars 2020). 

Touchant là du doigt les croyances dans les institutions, voici dans le registre plus partidaire du politique d’autres exemples, toute aussi nombreux, pour agrémenter tout bon journal personnel de confinement (Encadrés 3. Les mots creux de l’Hyper  et 4. Les pensées limitées de la limite). En fait, il faudrait commencer par critiquer un peu plus vertement les formes-de-vie métropolitaines. Mais, de tout ceci, comme nous l’avons vu, aucunement mention. Et voilà comment on laisse la droite de salon faire demeure de cet argumentaire (29).

4/ De quelques réalités historiques d’un monde d’ores et déjà discrètement émergent !

Disons-le tout net, la métropolisation est certes un stade singulier, néolibéral, du capitalisme urbain mondialisé : celui de la repolarisation d’activités économiques dites postindustrielles, de l’intégration globalisée des marchés et des logiques de firme dans les nouvelles politiques urbaines et leurs fameuses gouvernances. Ceci est fort bien renseigné (Munford, Harvey, Davis, Garnier…). Mais plus encore, les villes-monde et leurs 500 épigones sur l’ensemble du globe, sont, ce jour, le siège de formes et de styles de vie au fondement de l’écocide planétaire, particulièrement par la dépossession de toute capacité d’autonomie. Ici se jouent, comme nous l’avons développé, en chacun.e, des chaînes comportementales et un régime passionnel qui interrogent sur nos propres pratiques et nos propres croyances, qui peuplent, comme nous l’avons aussi dit, les savoirs installés, mais plus encore dans les cultures militantes de l’écologie politique, sociale… 

Nous avons en fait, pour la grande majorité d’entre nous, et souvent à notre corps défendant, docilement troqué notre puissance d’agir contre les commodités et les marchandises, leurs facilités d’usage et règles d’opulence, leurs imaginaires de la réalisation personnelle par la performance et, croit-on, notre salut éternel. Nul étonnement à être totalement impuissant.e.s lorsqu’il s’agit de retrouver une capacité d’adaptation en cultivant l’autonomie face aux évènements. En fait, sans desserrer les chaînes comportementales qui ont simultanément pour creuset et icône les villes-monde et la métropolisation globale, et plus encore sans desserrer l’étau d’une pensée qui y voit par l’institution la solution alors même qu’elle étend ces chaînes à notre propre puissance d’agir, la frugalité et le ralentissement vantés par des pensées pourtant bien dotées, la sobriété et le ménagement préconisés par certains groupes militants à hauts capitaux sociaux et culturels, ne se réaliseront hélas que de manière très inégalitaire et fort étriquée, donc totalement disproportionnée face aux forces telluriques du capitalisme globalisé. « La dignité consiste à refuser-et-créer : refuser de fabriquer le capitalisme et créer un autre monde » (Holloway, 2016, p. 93).

Et, cette dépossession ne date pas d’hier. En voici quelques prises. 

1/ Le stade singulier, néolibéral, du capitalisme mondialisé que la métropolisation incarne depuis maintenant une 40aine d’année s’inscrit dans la continuité historique des intérêts économiques et politiques bien sentis, ceux de l’agglomération forcée des populations et de la densification des villes : le rendement par les surpeuplements, le gouvernement par la promiscuité (y compris par quelques atteintes aux libertés face à l’incontrôlabilité des corps, qu’ils soient sociaux… ou simplement aujourd’hui malades). Le stade métropolitain du capitalisme urbain renouvelle donc le genre des Cités-Etats qui, depuis l’aube de la révolution néolithique, assujettissent toutes les ressources par domestication de la nature et sédentarisation des sociétés (Scott, 2019). Ainsi, loin d’être dans l’anthropocène (terme employé par ceux qui feignent de découvrir le monde), nous vivons bien le capitalocène donc son visage métropolitain, et, plus encore, l’œuvre millénaire du mégalocène (terme emprunté à Thierry Sallantin), duquel l’ère thermo-industrielle participe ardemment par ses velléités productivistes et consuméristes.

2/ Après le temps long des mouvements, le tremblement contemporain. Depuis les exodes ruraux forcés de la fin du XIXème jusqu’aux années 1970, avec la catastrophe anthropologique et écologique du nettoyage bien ordonné par l’Etat capitaliste des cultures paysannes et de leur tradition des biens communaux (Bitoun et Dupont, 2016), toutes les études des 40 dernières années indiquent clairement que les exodes se sont inversés. Ils sont devenus urbains. Par exemple, nous savons depuis 30 ans que 70 % des franciliens veulent quitter l’agglomération parisienne, ou que, toute récente enquête, seuls 14 % des français vivant dans les espaces métropolitains disent vouloir continuer à y vivre dans les 5 prochaines années (Cevipof, juin 2019), ou encore que seuls 28 % des moins de 35 ans ayant au moins le niveau bac +4 voire sortant d’une grande école rêvent d’y habiter. Elles en sont pourtant les cibles premières. Au total, 45 % des personnes interrogées aspirent à la campagne et 41 % à vivre dans une ville de taille moyenne. Le souhait est même devenu réalité pour 600 000 à 800 000 personnes qui ont quitté les espaces denses des métropoles entre 2013 et 2017.

3/ Cette fois-ci à l’échelle immédiate : une enquête menée en 2015 et 2016 pour le Forum vies mobiles par L’Observatoire Société et Consommation (Obsoco) auprès de 12 000 personnes en France, Espagne, Allemagne, États-Unis, Turquie et Japon sur les Aspirations liées aux modes de vie indique que 74 % estiment que le rythme de vie dans la société actuelle est trop rapide (80 % en France) et 78 % souhaitent personnellement ralentir (82 % en France). Près de la moitié de la population interrogée souhaite même réduire drastiquement ses déplacements par une démobilité. C’est même en France que la décroissance arrive en tête, avec plus de 50 % des réponses. Une autre enquête (2019) du même organisme auprès de 2 000 français de 18 à 70 ans indique que l’utopie « écologique », qui dépeint une organisation de l’économie et de la société tendue vers la sobriété, le « moins mais mieux », est la vision idéale majoritairement partagée, en comparaison de l’utopie « techno-libérale », décrivant une société individualiste organisée pour une croissance forte tirée par la science et la technologie (avec le transhumanisme comme horizon), et de l’utopie « sécuritaire », renvoyant à une société nostalgique d’un passé révolu, attachée à la morale et à la tradition, soucieuse de préserver son indépendance économique et son identité face aux influences étrangères  

N’en jetez plus. Entre savoirs populaires, recherche ancillaire et le militantisme ordinaire, la cause est entendue. Le mouvement a bien commencé si l’on juge le foisonnement croissant des alternatives périphériques aux grands espaces métropolisés : permaculture et potagers communautaires, habitat groupé et autoconstruction, fermes sociales et centrales villageoises, coopératives intégrales et communautés existentielles, éco-hameaux et éco-village, utopies pirates et enclaves décentralisées… Le monde d’après qui fait tant couler d’encre et noircir tant de papier en ces temps de confinement est déjà largement émergent, par nombre d’initiatives de l’alternative radicale qui, au triptyque du déni scientifique (s’opposer, détourner, minimiser) ou à celui de l’aveuglement de la pensée militante (omettre, mésestimer, corseter), répliquent celui de l’agir direct au plus près du vivant : habiter, coopérer, autogérer. Et c’est justement la une critique existentielle de l’artificialisation urbaine et des styles de vie métropolitaine imposés qui est le ressort premier (Image 4. Partir de la métropole).

Loin des formes soumises de vie dans l’entassement démesuré et son arrachement de nature, et plus encore loin de tout repli survivaliste du mythe identitaire de nature (qui est en fait la simple disqualification dialectique et bourgeoise par la même culture angéliste et convivialiste de l’urbain vertueux), il s’agit tout d’abord, dans ces périphéries, de refaire corps avec le vivant en habitant autrement la terre, avant même la Terre. Pour ce faire, très souvent des pratiques dites écologiques de ménagement du milieu (et non d’a-ménagement) se déploient. Pour cela, il y a logiquement à retisser des liens d’entraide et de solidarité par des coopérations productives. D’autres rapports aux ressources et aux activités s’incarnent très directement, car co-opérer demande d’apprendre des savoirs pratiques et situés, expérientiels et vernaculaires. Enfin, il s’agit de faire véritablement autonomie, non seulement dans le domaine de l’alimentation, du logement, de l’énergie, des déplacements… mais plus encore par des règles individuelles et collectives, y compris en faisant en dehors des institutions. 

Le triptyque habiter/coopérer/autogérer est indéniablement une matrice en construction dans plusieurs espaces périphériques, et ce par l’écologie sociale, relationnelle ou politique. Non d’ailleurs sans lien parfois justement avec la tradition des biens communaux, que ce soit dans les activités agropastorales ou artisanales. 

La seule possibilité de s’affranchir de cette démesure des praxis embarquées est donc là : nourrir une pensée de la mesure, et ce par le minimalisme et l’auto-limitation, et plus encore par l’autonomie d’action, qui requièrent pour leur propre réalisation de reconsidérer nos propres besoins… de vie et dès lors les liens aux milieux… de vie. Puisqu’il s’agit de tempérer les comportements à des fins de ménagement du vivant, de ralentir pour reprendre le souffle des existences, limiter le suffisant (Gorz, 1994) par des outils conviviaux (Illich, 1973) est le moyen premier de se désaliéner en ne dépendant plus des dispositifs du biopouvoir techno-urbanistique. Là serait la façon de remiser les valeurs métropolitaines qui en sont le creuset, au profit d’une société écologique post-urbaine.

Or, par la fonction politique de la pensée urbaphilique, nous nous rendons totalement aveugles sur ce que nombre d’alternatives indiquent déjà très clairement, en réaction à cette mutation métropolitaine forcenée des 30 à 40 dernières années. En fait conviendrait-il, comme première solution digne, de commencer par ne plus répondre aux sirènes économiques et politiques de l’entassement dans les métropoles, ainsi que dans leur réplication à toutes les grandes villes et à nombre de villes moyennes. Les espaces plus ouverts, ceux des campagnes, offrent d’autres possibilités, des manières de vivre moins rentables mais autrement plus profitables : pourvoir par soi-même à certains besoins vitaux, dont la citadinité a largement dépossédé et que le jogging, le lèche-vitrine et les terrasses chauffées entre ami.e.s ne permettront bien évidemment jamais de recouvrer. Car c’est aussi du soin, celui du vivant, que de débrancher et de donc de faire dissidence voire sécession de l’urbain métropolisé, avec nous enfin pleinement dedans. Y compris les classes populaires à qui la métropolisation interdit de respirer par les rythmes effrénés et plus encore de faire autonomie dans leurs cadres bétonnés (qui ont justement pris la place des jardins ouvriers et des cultures maraîchères).

En fait, cesser d’être les agents involontaires de la méga-machine, les idiots utiles du capitalisme, en retrouvant de la puissance d’agir, celle non plus de faire masse contre mais de faire corps avec le vivant, là où il demeure encore (mais pour combien de temps) : loin des mondes métropolitains (Image 5. Cagacemento). Voilà pourquoi il y a urgence à faire de la démondialisation de la ville et de la désurbanisation de la terre la priorité sociale, politique… écologique première (Faburel, 2018, 2019) (30).

« L’autonomie – la vraie liberté – est l’autolimitation nécessaire non seulement dans les règles de conduite intrasociale, mais dans les règles que nous adoptons dans notre conduite à l’égard de l’environnement » (Castoriadis, 2011 p. 314).  

(1) A l’exemple du plus retentissant : « Gestes barrières contre le retour à la production d’avant-crise », de Bruno Latour, sur les activités et les comportements dont il conviendrait de nous déprendre (Revue AOC, 29 mars 2020).

(2) Exemple parmi tant d’autres l’Appel à Projet de la Fondation Maison des sciences de l’homme, en partenariat avec le LabEx Futurs Urbains, et l’Ecole d’Urbanisme de Paris, sur Transition écologique et justice sociale  http://www.fmsh.fr/fr/recherche/30865

(3) Collectif CORTE-Coronavirus, Espaces, Territoires : « S’engager face au Covid. Un devoir pour les Sciences Sociales », Blog Proximité et nouveaux mondes de Médiapart.

(4) L’appel de 1 000 scientifiques : « Face à la crise écologique, la rébellion est nécessaire », Le Monde du 20 février.

(5) Jean-Pierre Orfeuil, « Mortalité Covid et densité des territoires Les différences de mortalité en France par département » : https://www.ville-en-mouvement.com/fr/content/mortalite-covid-et-densite-des-territoires-les-differences-de-mortalite-en-france-par

(6) Jacques Lévy (le spécialiste de l’urbain, pour France Culture en tout cas), « L’humanité habite le Covid-19 », Revue AOC, 26 mars 2020.

(7) « La métropolisation, coupable idéale de la pandémie ? » The Conversation, 9 avril 2020

(8) Eric Verdeil

(9) Michel Lussault

(10) « Le Monde du virus – une performance géographique », 14 avril

(11) Pour l’explicitation des liens la modernité urbaine à l’urbanisme par exemple, cf. Mathilde Girault, 2019, Professionnalités de l’urbain et crises écologiques. Politiser l’urbanisme et ses métiers par la reconnaissance de leur constellation mythologique, Thèse de doctorat, Université Lumière Lyon 2.

(12) Jacques Lévy

(13) Olivier Lazzarotti

(14) Olivier Mongin

(15) Martin Vanier, Hervé le Bras

(16) Daniel Béhar

(17) Jean Viard

(18) Olivier Lazzarotti

(19) https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/04/14/la-biodiversite-en-ville-n-est-pas-le-probleme-mais-une-des-solutions_6036575_3232.html

(20) https://reporterre.net/Resistance-climatique-c-est-le-moment

(21) https://blogs.mediapart.fr/ludivine-bantigny/blog/160420/entre-les-deux-il-n-y-rien-jeter-des-ponts-concrets-entre-aujourd-hui-et-demain

(22) https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/04/02/jerome-baschet-le-xxie-siecle-a-commence-en-2020-avec-l-entree-en-scene-du-covid-19_6035303_3232.html

(23) https://www.goodplanet.info/2020/04/16/propositions-pour-un-retour-sur-terre/

(24) Les surfaces cultivées pour l’agriculture urbaine (jardins partagés, ouvriers, familiaux…) représentent 73 hectares en Ile-de-France, soit l’équivalent des parcs de la Villette et des Buttes‐Chaumont.

(25) https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/210320/face-la-pandemie-retournons-la-strategie-du-choc-en-deferlante-de-solidarite

(26) http://www.ecologiesociale.ch/2020/04/01/le-capitalisme-viral/

(27) https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/13/noel-mamere-le-coronavirus-nous-fait-vivre-une-sorte-de-repetition-generale-avant-l-effondrement-majeur-d-un-modele-qui-a-trouve-ses-limites_6032964_3232.html

(28) https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/04/16/benoit-hamon-notre-societe-s-est-lourdement-trompee-en-preferant-les-biens-aux-liens_6036725_3232.html

(29) « Les nouvelles configurations urbaines portent en germe des déflagrations écologiques à haut potentiel de viralité » (Tribune du maire de Neuilly-sur-Seine, Le Monde, 8 avril). « L’âge des mégalopoles est-il révolu ? » (Alfred Rabany, Le Figaro, 17 avril 2020)

(30) L’ensemble de ce propos sur la métropolisation du monde renvoie aux Métropoles barbares. Démondialiser la ville, désurbaniser la terre, 2018, le Passager clandestin, réédité en 2019 (431 p.) : https://lepassagerclandestin.fr/catalogue/poche/les-metropoles-barbares.html

Nous invitons aussi grandement à lire le Conseil Nocturne, 2019, Habiter contre la métropole, Editions divergences, 95 p. 

Encadré 1. Le constat sans appel : les bouseux des campagnes et les petites villes du déclin

Repartons de l’ineffable. En toute bienveillance des ruralités d’aujourd’hui, et non sans perpétuer quelques partages de notre grande modernité : « On ne peut être progressiste si on ne reconnaît pas le fait urbain et la disparition des sociétés rurales » (Libération, 14 octobre 2018)(12). Puis, toujours par la géographie, sur France culture le 18 septembre 2019 : « Il ne faut pas réduire l’habitant à la figure politique idéale du paysan soldat nationaliste du XIXe siècle. On habite du lieu, au monde. » (13). Enfin, entre la morgue de classe des élites internationales et de leurs premiers de cordées, et celle de 1ère classe d’un enterrement des petites villes car inaptes à toute grandeur, il n’y a qu’un pas, celui, agile, d’un philosophe de l’urbain dans Télérama du 17 décembre 2010 : « A travers la petite ville, les Français demandent la protection. Mais l’urbain, ce n’est pas la protection, c’est l’exposition ! Si l’on ne joue que la protection, on tue l’espace public, et on tue la démocratie. Paradoxalement, c’est dans les grandes métropoles que peuvent se réinventer des modalités de sécurité et de protection. Pour cela, il faut approfondir une citoyenneté politique et une citoyenneté sociale dans des espaces cohérents, qui ont du sens » (14). 

Encadré 2. Des propositions sans débat : la grosseur institutionnelle pour la mondialité urbaine

En canon maintenant, démographie et géographie sachantes pour quelques conseils de régime grosseur à un Ministre : « Le ministre Lecornu sait tout cela, et il sait aussi que nous traversons, en France, en Europe et ailleurs, une grande période de populisme, de nostalgie, de démagogie territoriale et de rétraction localiste. Son adresse aux maires, dont on sait le désarroi profond, prend le risque d’alimenter ces registres. Il y a, actuellement un peu partout, un bénéfice électoral à en espérer. Mais rien ne serait pire pour les communes elles-mêmes que de renoncer au virage intercommunal qu’elles négocient depuis quelques décennies et qui leur permet de continuer à s’ajuster au monde qui vient » (La Gazette des communes, 23 octobre 2019) (15). Dès lors, à l’adresse directe des élus, il conviendrait d’engager « une pédagogie de la globalisation par le bas » (Xerfi Canal, Revue audiovisuelle de l’économie, la stratégie et du management, mai 2019) (16), et plus encore selon la sociologie : «  […] la lumière s’est déplacée vers la métropole. C’est elle qui est en première place pour la révolution numérique et écologique, et qui offre plus de possibilités, de découvertes, de rencontres, d’aléatoire, où les liens entre le numérique et les rencontres physiques sont quasi immédiats » (La Gazette des communes, 7 mai 2019) (17). On le voit bien pendant le confinement ! Enfin, le véhicule de cette lumière, par un petit retour à la géographie, toujours sur France culture : le tourisme est « une forme pacifique de « faire monde ». Et on a intérêt à partager le monde avec autrui. » (18). Y compris le virus ? 

Encadré 3. Les mots creux de l’Hyper

Tribune du 13 mars 2020 dans Le Monde, au sujet de l’épidémie : « Car il ne s’agit pas de la fin du monde […] mais de la fin d’un monde. Celui de l’hyper-mondialisation, au niveau si élevé d’interdépendance des infrastructures et des systèmes de production que des « perturbations », comme le coronavirus aujourd’hui ou des événements inédits liés au dérèglement climatique, demain, pourraient lui être fatals » (27). Mais où se concentrent les opérateurs et les lieux de commandement de l’hyper-mondialisation ? Où s’organisent l’interdépendance des infrastructures et se rentabilisent les systèmes de production ? Dans les villes-monde et dans leur modèle productiviste et consumériste, croissanciste et expansionniste, avec assujettissement et subordination de l’entièreté du monde. 

Encadré 4. Les pensées limitées de la limite

Plus aboutie sans doute, la tribune du 16 avril 2020 dans Le Monde, sur le même sujet : « Le passage à une autre société plus tempérante, plus respectueuse des personnes et de l’ensemble du vivant suppose que nous changions aussi notre regard sur le travail ». La tempérance, oui ! « Nous ne fabriquerons pas de société plus coopérative, moins égoïste et moins cupide sans donner davantage d’autonomie et de liberté à chaque citoyen » (28). L’autonomie, oui ! Mais qu’est-ce qui nous déprend de toute autonomie par la démesure consumériste de nos propres vies et la dépossession politique de notre propre puissance d’intervention : les surdensités et l’accélération totale par la métropolisation du monde ! Or, que propose-t-on ? Un revenu universel et inconditionnel. Mais pour faire quoi ? 

Que nous reste-t-il en fait après avoir consenti à ces vies métropolitaines et à leurs croyances de l’illimité par la consommation, à la frénésie du bougisme et au fameux mélange social et culturel de la densité ? A quoi en fait servons-nous concrètement depuis les espaces denses de l’urbanisation planétaire face au trépas écologique de nos sociétés métropolisées ? Surconsommer dans les supermarchés ? Regarder youtube toute la journée ? Faire du sport dans une salle climatisée ? Aller au cinéma pour s’évader ? Twitter pour faire société ?… Certainement pas. Mais, pas plus en étant « coopéracteur » d’une bricothèque de quartier, en cultivant deux pieds de tomate dans un jardin partagé, ou encore en travaillant éthiquement dans un bureau toute la journée ? 

Biographie

Lyon (69), France : Guillaume Faburel, géographe, professeur à l’Université Lyon 2, enseignant à Sciences Po Lyon, chercheur à l’UMR Triangle, et auteur du livre « Les métropoles barbares. Démondialiser la ville, désurbaniser la terre », prix du Livre d’Ecologie Politique 2018, réédité en poche, 2019 (Passager clandestin). Guillaume Faburel consacre une partie de ses recherches aux processus sociaux, écologiques et politiques de métropolisation. ENG : Lyon (69), France: Guillaume Faburel, geographer, professor at the University of Lyon 2, teacher at Sciences Po Lyon, researcher at Triangle Laboratory, and author of the book « Les métropoles barbares. Démondialiser la ville, désurbaniser la terre », prize for the 2018 Political Ecology Book, republished in pocket 2019 (Passager clandestin). Guillaume Faburel devotes part of his research to the social, ecological and political processes of metropolization.